La Cour des Comptes est à la sphère publique ce que Jean-Pierre Pernaut est au PAF : toujours prête à dénoncer les gaspillages d’argent public. Elle peut se targuer d’être l’une des rares institutions « populaires », alors même que les modalités de recrutement de ses membres (essentiellement par la voie de l’ENA), équivalentes à certaines des administrations dont elle vitupère la gestion, l’exposeraient fort logiquement à la vindicte populaire.

Mais les rapports de la Cour ont de puissantes vertus cathartiques ; ils permettent à tous les contempteurs de la dépense publique, à tous les ultra-libéraux patentés, et au populo moyen de se réjouir bruyamment de la justesse de leurs analyses, ou des clichés qui en tiennent lieu. En version bas de plafond, ça donne : « J’vous l’avais bien dit que tous ces politiques et ces fonctionnaires, c’étaient des incapables qui pensaient qu’à nous piquer not’ pognon pour s’en mettre plein les fouilles. » ; et en mode cuistre ou pseudo-expert (du journaliste aux Echos ou à Challenge) : « La Cour des comptes dénonce une France jacobine, dépensière, incapable de s’adapter à la modernité et de mettre en œuvre des réformes structurelles nécessaires et courageuses, contrairement à l’Allemagne ou aux pays scandinaves. » Il faut jeter aux orties cette Ve République obsolète, son planifiée et son organisation administrative centralisée.

Eh bien non les amis ! À y regarder de plus près, la Cour dit tout à fait autre chose si l’on se donne la peine de lire entre les lignes. Elle pointe en réalité quatre types d’errements :

⁃ le niveau structurellement trop élevé du déficit budgétaire depuis plus d’une trentaine d’années (rappelons ici que le budget a commencé à devenir déficitaire en 1974, année suivant la loi qui interdisait à l’État d’emprunter auprès de la Banque de France ; dispositions gravées dans le marbre par le Traité de Maastricht) ;
⁃ des projets ou modes de gestion inconséquents de certaines collectivités locales (Tramway d’Artois-Gohelle : un syndicat mixte lance un projet pour lequel il n’est pas juridiquement compétent et n’a pas les moyens financiers requis ; traitement des eaux usées de la région de Corbeil-Essonnes et d’Évry à propos duquel la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France écrit qu’« aucun acteur public n’a été en mesure de faire prévaloir l’intérêt général » ; construction en Moselle d’une gare LGV coûteuse et très mal reliée aux axes routiers sur la ligne du TGV Est ) ;
⁃ la mauvaise gestion de certains opérateurs de l’État (essentiellement des établissements publics nationaux) ;
⁃ des dispositifs dérogatoires ou régimes particuliers applicables à certaines professions excessivement favorables (caisse de gestion des congés payés des intermittents du spectacle ; rémunérations au sein d’EDF SA ; aides de l’État aux débitants de tabac…)

En résumé, la Cour des Comptes dénonce les conséquences de l’européanisation, de la décentralisation, de l’agencisation et du démembrement de l’État, et du manque de courage des hommes politiques face aux corporatismes et aux intérêts particuliers. Au fond, elle reproche aux gouvernants d’avoir insidieusement bradé l’héritage gaullien de l’État fort, souverain, impartial, au sein duquel les Préfets étaient droits dans leurs bottes face aux hobereaux locaux et où les ministres savaient et pouvaient mettre fin aux guerres pichrocolines entre leurs administrations centrales pour faire prévaloir l’intérêt général. La Ve République n’est plus : la IVe est de retour !

Constat implacable de lucidité qui devrait tout naturellement nous conduire à donner plus de responsabilités aux magistrats de la Cour des Comptes, voire à élire l’un d’entre eux à la Présidence de la République : il ne pourrait sans doute pas faire pire que les gestionnaires à la petite semaine qui ont succédé à François Mitterrand.

Mais au fait, rappelez-moi de quel grand corps de l’État sont issus et François Hollande ?

13 février 2013

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