Editoriaux - International - Justice - Politique - 28 décembre 2016

Visite de Shinzō Abe à Pearl Harbor : le Japon libéré des démons du passé ?

L’image est hautement symbolique : 75 ans après l’attaque surprise des kamikazes sur la base navale américaine de Pearl Harbor, le Premier ministre japonais s’est rendu sur place, mardi 27 décembre. 安倍 晋三 (Shinzō Abe) et Barack Obama, le président des États-Unis, ont visité le mémorial USS Arizona, du nom du cuirassé américain sur lequel plus de mille Marines américains ont été tués le matin du 7 décembre 1941.

Depuis quelques années, les autorités japonaises semblent attacher une grande importance à la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale en particulier. Les victimes tombées des deux côtés du Pacifique, d’ailleurs ; en témoigne l’aval de Tokyo à une visite de John Kerry au Mémorial de la Paix d’Hiroshima en avril dernier.

On relèvera, néanmoins, qu’aucun haut dignitaire japonais ne s’est encore rendu à Nankin, en Chine, où des millions de civils ont été massacrés en 1937. Le Japon n’a pas non plus montré de volonté de faire amende honorable vis-à-vis de la Corée du Sud. On se souvient, en effet, du Premier ministre 中曽根 康弘 (Yasuhiro Nakasone) se rendant au sanctuaire de Yasukuni en 1985 pour rendre hommage aux cendres des chefs militaires des années 1930, ce qui a été interprété par les Coréens, habitants de l’ex-colonie nippone, comme une petite déclaration de guerre froide. La normalisation des relations avec les voisins asiatiques est donc difficile, dans une région marquée par les tensions géopolitiques, des îles Kouriles au détroit de Malacca.

Fort heureusement, le Japon a développé tout au long de la seconde moitié du XXe siècle une autre stratégie de normalisation des relations avec le reste du monde, beaucoup plus pragmatique, avec un objectif en tête : devenir un pilier de l’économie capitaliste mondiale. Cet objectif a été plus qu’atteint puisque le Japon est à l’origine d’une théorisation des techniques de management destinées à rendre les firmes multinationales plus efficaces dans leur processus de production, comme le principe Kanban, qui préfigure la gestion en flux tendus et la règle des cinq zéros : « zéro stock, zéro défaut, zéro papier, zéro délai, zéro panne ».

Mais l’économie ne fait pas tout et cette stratégie d’insertion en douceur dans les relations internationales a montré ses limites. Tout le problème vient du fameux article 9 de la Constitution japonaise. Un article voulu dès 1946 par l’occupant américain qui dispose :

“Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux.”

Ainsi, le Japon, géant économique mais nain politique, a dû s’en remettre aux États-Unis pour sa défense : la base navale d’Okinawa, dans laquelle se trouvent 25.000 soldats américains, abrite encore aujourd’hui un des plus gros contingents américains déployés hors des frontières états-uniennes. Le Japon, sans armée digne de ce nom malgré des efforts considérables de réarmement, a bien du mal à faire face aux velléités de puissance de la Chine, d’où un contentieux de plus en plus aigu au sujet des îles Senkaku (Diaoyu, en chinois), en mer de Chine orientale.

Shinzō Abe, qui a obtenu l’organisation des Jeux olympiques de 2020, veut montrer que son pays pense aussi au futur, et ne cache pas sa ferme intention de changer la Constitution…

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