Donc, Virgile fait ce mois-ci son entrée dans la Pleiade. Comment ? Il n’y était pas encore ? À croire que non. Ce nouveau volume n’arrive qu’à la 603e place dans la , et paraît juste après celui consacré à Jean d’Ormesson. Il y a des hiérarchies…

L’objet a fière allure dans son élégante livrée vert antique, sa reliure pleine peau, sa dorure à l’or fin, son papier bible, son coffret illustré. En 1.386 pages, outre une biographie du poète et les diverses œuvrettes qui lui sont traditionnellement – quoique faussement – attribuées, il vous offre le texte des Bucoliques, des Géorgiques et de l’Énéide, avec traduction en regard (celle de l’Énéide, méritoire, n’effacera cependant pas la superbe version dernièrement proposée par Olivier Sers), et le secours généreux de notes rédigées par un triumvirat composé de Jeanne Dion, Philippe Heuzé et (pour les Géorgiques) Alain Michel, membre de l’Institut.

Chacun devrait donc se réjouir de voir le prince des poètes, et accessoirement père de l’Occident, comme on l’a surnommé, pénétrer enfin dans ce saint des saints. Alors, où le bât blesse-t-il ?

Il existe, aujourd’hui plus que jamais, deux façons d’envisager et interpréter l’œuvre de Virgile, suivant qu’on le regarde comme un écrivain servile, adepte stipendié du « » de son temps, ou au contraire comme un farouche opposant qui aurait utilisé contre l’empereur une sorte d’écriture secrète, et en aurait finalement payé le prix fort (L’Antiquité classique, t. 60, 1991). Entre les deux options, nos auteurs ont choisi la première. Admettons, mais fallait-il pour autant ensevelir sous le silence un point de vue qui, pour sembler blasphématoire aux yeux d’une certaine bien-pensance universitaire, n’en fait pas moins allègrement son chemin dans les esprits depuis plusieurs années, à mesure que s’accumulent les indices en sa faveur ? À tel point que la Virgil Encyclopedia, parue en 2014 sous l’égide de l’ Harvard, l’a jugé proprement incontournable (article « Death of Virgil »). Une Virgil Encyclopedia qui, soit dit en passant, avec ses trois volumes et ses 2.200 entrées, relègue à bonne distance ce nouveau Pléiade…

Vous me direz, c’est bien suffisant pour des Français qui sont en train de perdre à la vitesse grand V leur latin, leur grec, leur allemand, leur histoire, leur mémoire, et jusqu’à leur même. Peut-être, mais n’attend-on pas d’une collection comme la Pléiade qu’elle présente à ses lecteurs un panorama complet et objectif de la question, au lieu d’occulter sciemment et par pure idéologie une voie d’exploration susceptible de la renouveler en profondeur ?

Au des Lettres, vous n’entrez que , même s’il arrive par exception que l’on vous y embaume tout vif, tel notre cher Jean d’Ormesson, qui ne s’en plaint d’ailleurs pas. Mais avant l’embaumement, on devrait quelquefois procéder à une autopsie.

25 juin 2015

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