Dès qu’ils ont commencé à débouler du sous-bois, j’ai senti mon cœur se serrer dans ma poitrine. Puis, quand j’ai vu cette petite armée de jeunes hommes et de jeunes femmes en tenue sportswear courir entre les croix blanches, j’ai su que le désastre redouté aurait lieu. J’ai su que la cérémonie du centenaire serait une farce indigne et un ultime affront à nos morts. J’ai su que Verdun serait une défaite.

Quelques jours auparavant, je m’étais pourtant réjoui : le concert de rap et d’électro je ne sais quoi avait été finalement et heureusement annulé. Il y avait donc tout de même, quelque part dans les bureaux de l’administration verdunoise, une personne de bon sens et de bon goût. La tache de cette programmation « inappropriée » ne s’effacerait pas de sitôt dans l’esprit des Français, mais du moins le show blasphématoire n’aurait pas lieu.

Demeurait un sujet de crainte : la commémoration elle-même. Bien sûr, il était facile de prévoir que Merkel et Hollande feraient assez pâle figure à côté de leurs prédécesseurs de Gaulle et Adenauer, et même Kohl et Mitterrand – dont ils furent bien obligés de singer les jeux de mains réconciliateurs. Mais si l’on excepte une promenade de comédie musicale sous un grand parapluie – car la pluie, évidemment, tombait sur notre infortuné Président – ainsi que les lapsus indispensables (dont un délicieux et presque bene trovato « Berlin » au lieu de « Verdun »), il faut avouer que le « couple franco-allemand » sut éviter l’inélégance et le sacrilège.

Le sacrilège, il vint peu avant les discours soporifiques à Douaumont. Le cinéaste Volker Schlöndorff, que l’on a parfois connu inspiré, s’était en effet mis en tête de créer un spectacle « tourné vers la jeunesse » – ce qui n’est jamais très bon signe. Ainsi vit-on sur nos écrans, sidérés, toute une meute juvénile et bariolée fondre sur l’ossuaire, se bagarrer laidement sur les rythmes fiévreux des Tambours du Bronx, pratiquer la gym tonic, tournicoter avec de vagues cerfs-volants déchirés, faire le mort devant un croque-mitaine sur échasses, pour finir main dans la main, inesthétiquement éparpillée derrière les tombes.

C’est peu de dire que Schlöndorff aurait pu faire mieux, pour un tel moment, dans un tel lieu. C’est peu de dire que ce spectacle, sur les terres où gisent par milliers les jeunes combattants de 1916, manquait de grandeur et de solennité. On n’en finit plus de nourrir des regrets et d’imaginer ce qu’un artiste simplement révérencieux, réellement imprégné du souvenir de Verdun, aurait pu offrir aux yeux des millions de Français qui assistèrent à la cérémonie.

Patrick Kanner, invoquant Tacite, a répondu aux grincheux : « Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. » C’est vrai, mais quand le cœur des vivants, Monsieur le Ministre, est plus froid et plus stérile qu’un tombeau, où donc nos morts peuvent-ils reposer ?

30 mai 2016

À lire aussi

Plongée dans une presse toujours bien-pensante…

À notre soif de vérité, ces étouffeurs du réel opposent incessamment leur « neutralité » h…