Au journaliste de , Pierre Weill, qui lui demandait l’autre matin ce qu’il pensait de l’intention de Manuel Valls d’interdire le spectacle Dieudonné au prétexte que les propos de celui-ci pourraient bien troubler l’ordre public, Pierre Joxe répondit simplement : « Peut-être que j’avais de meilleurs conseillers juridiques que lui… » Et comme l’intervieweur insistait, l’interviewé se contenta de répéter : « C’est très important d’avoir de très bons conseillers juridiques… » et s’en tint là.

Aujourd’hui retiré de la vie politique active, celui qui, avant de présider le Conseil constitutionnel, avait été un remarquable ministre de l’Intérieur, ne pouvait plus sobrement mais plus nettement, fidèle à son personnage de huguenot pince-sans-rire, se démarquer de la manière brutale et sommaire de son lointain successeur et lui donner une leçon de déontologie et de politique. La brève réplique de Pierre Joxe signifiait clairement qu’en France, et plus généralement dans les États de droit, on ne sanctionne une infraction qu’après qu’elle a été commise, on n’envisage l’interdiction d’une publication, d’un spectacle ou d’une réunion que dans le cas où ceux-ci ont effectivement troublé l’ordre public. On n’attend pas plus de la ou de la police que des pompiers qu’au lieu de circonscrire et d’éteindre les incendies ils jettent de l’huile sur le feu.

D’autres s’y entendent. Bon sang ne saurait mentir. Au lendemain de l’élévation de Serge et Beate Klarsfeld au rang, respectivement, de grand-croix et de commandeur de la Légion d’honneur pour le rôle qu’ils ont joué dans la aux nazis, Arno Klarsfeld, jaloux sans doute de la gloire de son père et de la cravate de sa mère, est intervenu dans l’affaire Valls-Dieudonné au risque, qu’il assume, de faire parler de lui. Le toujours jeune et sémillant avocat, à qui sa grande sagesse et son beau visage ont valu d’être nommé conseiller d’État au tour extérieur par Nicolas Sarkozy, s’est prévalu de sa qualité de membre des Fils et Filles de déportés juifs de France pour appeler tous les Français à venir manifester contre la haine antisémite en se rassemblant devant les lieux où sont prévus des spectacles de Dieudonné, qui entame le 9 janvier une tournée dont il serait désormais étonnant qu’elle ne donne pas lieu à des incidents, éventuellement violents.

À quoi celui que ses admirateurs s’obstinent à qualifier de comique, d’humoriste et, pourquoi pas, de représentant typique de l’esprit français, tout en finesse et en délicatesse, a répliqué dans le style qui lui est propre et qui tient plus des querelles de racailles dans les cités que de Voltaire ou de Paul-Louis Courier : « Arno, à jouer au con, à menacer tout le monde, tu vas finir par te faire défoncer ta petite gueule de petite chatte d’appartement. Sois raisonnable, on doit donner l’exemple… »

Les protagonistes de ce petit jeu de… y trouvent clairement leur compte. Arno Klarsfeld, qui craint l’anonymat comme la peste, fournit à Manuel Valls le prétexte dont celui-ci avait désespérément besoin pour sévir. Dieudonné, condamné récidiviste et prétendument insolvable, va pouvoir prendre la pose qu’il préfère, et jouer au martyr de la d’expression qu’il confond quotidiennement avec celle d’insulter les vivants et de cracher sur les tombes. Voilà, en France, en 2014, ce que certains n’hésitent pas à qualifier de polémique ou de débat.

4 janvier 2014

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