La République était-elle à ce point en danger ? Le trouble à l’ordre public si caractérisé qu’au lieu de se borner à envoyer sur le lieu des représentations données par Dieudonné un car de police ou un peloton de CRS pour éviter tout incident et de laisser le cas échéant la justice suivre son cours, il y avait lieu de mobiliser le corps préfectoral, de décréter l’état d’urgence, et de rétablir, en temps de paix, dans un régime qui se dit démocratique, la censure préalable ?

Tout indique que M. qui, tous les matins devant son petit miroir magique, pense très fort à son avenir et ne songe à rien d’autre (ce qui explique sans doute pourquoi il est si souvent mal rasé), a cru faire une excellente opération politico-publicitaire en lançant son offensive éclair contre l’inventeur breveté de la quenelle.

D’une pierre trois coups : le ministre de l’Intérieur et candidat implicite à de plus hautes fonctions apparaissait comme la Vestale qui, même pendant la période des fêtes, veille sur le feu sacré du politiquement correct. Ministre soupçonné et accusé en permanence d’un tropisme droitier et sécuritaire incompatible avec les valeurs de la gauche éternelle, il lui donnait un gage d’orthodoxie ; en s’aventurant sur un terrain où l’approbation des innombrables policiers de la pensée unique lui était forcément acquise (et, de fait, il a amené aussi bien le président de la République que le président de l’UMP, le CRIF que le MRAP, l’ancien maire socialiste de Rouen que le maire UMP de Perpignan à cautionner sa démarche), il accroissait sa cote de popularité et légitimait ses prétentions sans limites.

En revanche, l’ancien maire d’Évry n’a pas plus mesuré les conséquences de son initiative qu’un promeneur imprudent qui donne un coup de pied dans un nid de guêpes. Eût-il demandé aux meilleurs spécialistes d’assurer la promotion de sa personne, de ses spectacles et de ses produits dérivés, eût-il dans ce but dépensé les euros par millions, Dieudonné n’en eût pas tiré le dixième du bénéfice que lui a assuré gratuitement la gigantesque campagne publicitaire lancée par l’agence publique de la Place Beauvau.

L’humoriste, s’il faut continuer de l’appeler par ce nom, fédérait jusqu’à présent trois types d’amateurs. Tout d’abord un petit cercle fasciste, raciste, négationniste, qui savourait comme une divine surprise le retour inattendu sur la scène des idées, des thèmes et de la personne de M. Faurisson. Quelques milliers de personnes. Mais il pouvait compter aussi sur tout un public, bien plus nombreux, issu des cités, des quartiers, et de l’immigration, jeunes noirs ou maghrébins (les mêmes, bien souvent, avaient voté Hollande en 2012) qui, sans complexe, étaient insensiblement passés de l’antisionisme à la judéophobie, puis à un antisémitisme dont les racines sont bien plus géopolitiques que raciales. Enfin, un noyau résiduel de spectateurs « innocents » que la drôlerie et la finesse de Dieudonné faisaient rire – tous les goûts sont dans la nature.

Cinq villes – sur les vingt-deux qui doivent accueillir la prochaine tournée de Dieudonné – ont déjà fait savoir qu’elles refuseraient de lui accorder une salle. Autant de décisions qui seront annulées par les tribunaux, autant de coups de pub supplémentaires pour le showman. Lorsqu’il s’y produira, il attirera désormais, comme sur Internet, tous ceux qui voudront connaître le frisson pervers et délicieux de la transgression. À quoi viendront s’ajouter, venus de tous les horizons, de l’extrême droite à l’extrême gauche, les vrais démocrates, les vrais républicains, ceux qui restent attachés au fameux slogan de mai 1968 : « il est interdit d’interdire ». Tout cela fait du monde. Chaque soir, quand il aura devant lui une salle comble, nul doute que Dieudonné ait une pensée reconnaissante pour son bienfaiteur.

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