« Dans son nouvel essai, le philosophe attise le brasier identitaire. Au risque de se brûler. Alain Finkielkraut joue avec le feu. » Ainsi étaient libellés le surtitre et le titre du long article que Jean Birnbaum, responsable du supplément littéraire du Monde, consacrait cette semaine au dernier livre de Finkielkraut, L’Identité malheureuse (Stock). Il s’agissait moins, à vrai dire, d’un compte rendu, d’une critique littéraire ou d’une analyse politique que d’une sorte de mandement ou d’adjuration rédigés dans le style onctueux qu’adoptaient volontiers les procureurs de la Très Sainte Inquisition, main de fer et gant de velours, lorsqu’il donnaient une dernière fois le choix à un présumé hérétique entre pardon et condamnation, entre repentance et livraison au bras séculier.
Avocat général du politiquement correct, Jean Birnbaum évoque tout d’abord avec tendresse, puis avec indulgence, les origines et la personnalité du prévenu. Fils et petit-fils de déporté, enfant du « plus jamais ça ! », écrivain et philosophe connu et reconnu, l’amour du livre, le souci de la culture, l’inquiétude sur l’éducation sont toujours allés de pair chez Finkielkraut avec la préoccupation de l’héritage et les angoisses sur l’identité. « Tu as écrit », clame l’éloquent prédicateur, et beaucoup écrit « sur la muflerie des modernes, sur l’ensauvagement d’une école où plus personne n’est maître, sur cette société qui enseigne la jeunesse aux jeunes quand il faudrait leur transmettre la sagesse des aînés. » Soit. « Tu as raillé Le Monde », que tu as présenté comme « l’organe de la bien-pensance des bobos ». Le Monde te pardonne.
Cependant, poursuit Jean Birnbaum, ce n’est pas sans tristesse, mon cher fils, que de livre en livre nous avons vu ton vocabulaire se faire toujours plus national. « Hier, tu veillais sur la République », aujourd’hui tu escortes « l’identité française ». Hier, tu t’en remettais aux instituteurs, hussards noirs des Lumières universalistes, aujourd’hui tu ne jures que par les "autochtones, hussards blancs d’un obscur séparatisme" (?). Naguère, tu soulignais les points aveugles du discours antiraciste. Désormais, tu t’indignes qu’on ne puisse plus prononcer le mot « race ». Repens-toi, Alain, pendant qu’il est encore temps. Car tu joues avec le feu.
Mais j’en viens, enchaîne l’orateur, et sa voix se fait ici douloureuse, aux parages les plus risqués de ta réflexion. Si tu te brûles au feu de l’identité, c’est peut-être que tu ne t’appartiens plus toi-même. Le ton et le lexique qui marquent ton livre manifestent une aliénation exaltée. L’Identité malheureuse partage avec les écrits politiques que la Bien-Pensance universelle a mis à l’index et que la Très Sainte Pensée dominante condamne des mots, des références et surtout la même obsession d’une double décadence : celle de « la Grande Déculturation » (par l’école) et celle du « Grand Remplacement » (par l’immigration « de peuplement »). Malheureux, tu as été infecté par le discours diabolique de Renaud Camus, ton ami et ton protégé. Précise « jusqu’où va ta passion pour un écrivain qui a très officiellement déclaré sa flamme à la présidente du Front national ». Tu as jusqu’ici bénéficié de l’excessive tolérance des intellectuels et des médias. Mais notre patience est à bout. Nous serons obligés de prononcer contre toi l’excommunication majeure, avec toutes les conséquences qu’elle entraîne, si tu ne renonces pas solennellement à Renaud Camus, à ses pompes et à ses œuvres. Vade retro, Finkielkraut ! Abjure, je t’en supplie une dernière fois, au nom de la liberté obligatoire que nous avons tous de penser la même chose.
On ne saurait être plus clair : c’est le dernier avertissement avant le bûcher.
Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 30/06/2023 à 19:44.





















