Avons-nous vraiment vécu, la France vient-elle véritablement de vivre « une des semaines les plus tragiques de son histoire » ? C’est en tout cas les termes auxquels avait recours hier matin, dans son titre de une, le journal .

À n’en pas douter, l’affirmation ainsi énoncée par le quotidien préféré des « bobos » du matin reflète le sentiment actuel de millions de Français encore sous le choc – à commencer par les habitants de la capitale et en particulier de l’Est parisien -, et d’autant plus qu’ils sont plus jeunes et plus oublieux ou plus ignorants du passé de leur propre pays.

L’effet de proximité, dans le temps et dans l’espace, explique largement et nourrit depuis dix jours l’outrance de médias qui se complaisent plus que jamais dans le sensationnalisme et l’immédiateté. Or, si meurtrier et si douloureux qu’ait été le raid sanglant des tueurs de Daech, si fraîche et si profonde la blessure infligée, si présentes la menace et la peur, notre histoire deux fois millénaire abonde en épisodes bien plus dramatiques, en semaines bien plus sanglantes.

Pour n’en citer que quelques-unes, parmi les plus connues, et mis à part nos pires désastres (Crécy, Azincourt, Waterloo, Sedan, par deux fois), on rappellera seulement les massacres de la Saint-Barthélemy qui virent, à travers toute la France, la majorité catholique tuer au nom de Dieu des milliers de huguenots, la prise des Tuileries le 10 août 1792 par les fédérés montant au front et le massacre des défenseurs du château, les massacres de septembre, un mois plus tard, la répression féroce, en mai 1871, de la Commune de Paris et ses vingt mille fusillés, le drame de Mers el-Kébir, le 5 juillet 1940, et la destruction de notre flotte au mouillage par les Britanniques, encore nos alliés trois semaines plus tôt, la fusillade de la rue d’Isly qui vit, le 26 avril 1962, l’armée française tirer sur des Français dont le seul crime était de vouloir rester français en . J’en passe, et des pires.

D’où vient alors cette impression si répandue que nous traversons une crise sans équivalent et sans égale, d’où vient ce mélange de sentiments où dominent plus encore que la peur et la colère, la stupeur et la sidération ?

La chose tient d’abord, bien entendu, aux circonstances, c’est-à-dire au caractère même d’une agression qui, si jamais elle se justifie dans le cerveau à la fois pervers et embrumé des assassins par les considérations et la conception du monde qui leur sont propres, est totalement étrangère à la nôtre, à notre civilisation, à notre culture et plus incompréhensible encore qu’intolérable. En assistant à un match de football, à un concert rock ou en prenant un verre entre amis, les victimes de Daech n’avaient ni le sentiment ni l’intention de manifester des opinions politiques ou religieuses. L’attaque, pourtant annoncée depuis des mois par certains journaux, par quelques responsables politiques mais surtout par le groupe « État islamique », a pris notre peuple par surprise, comme s’il était tombé dans un guet-apens imprévisible, ourdi à son insu.

C’est que, depuis Valéry Giscard d’Estaing, une rengaine indéfiniment reprise et martelée a fait entrer dans d’innombrables têtes l’idée que la France, puissance moyenne, puissance en déclin, n’est plus en mesure de jouer un rôle dans les affaires du monde, qui ne la regardent pas plus qu’elle n’a à s’en mêler. C’est que, depuis un certain Fukuyama, et sans qu’il soit besoin de l’avoir lu, l’idée s’est généralisée que l’histoire est arrivée à sa fin et que ce n’est plus par la force et la violence, par le fer et par le feu, mais tout au plus à travers les péripéties banales et pacifiques de la compétition économique et du progrès technique qu’elle se poursuit. C’est surtout que, depuis la suppression irréfléchie, démagogique et néfaste du service militaire obligatoire et universel par Jacques Chirac et Alain Juppé, les Français sont dispensés et exemptés de prendre leur part des conflits (nombreux) où sont impliqués leur État et leur armée dont nous suivons de loin, avec sympathie mais à distance, les actions et les exploits. Ainsi s’explique qu’engagés depuis maintenant des années dans le combat incohérent et mou que l’Occident mène contre le terrorisme, nous ayons continué de vivre dans l’insouciance et l’illusion de la paix, comme si la guerre asymétrique respectait les formes et les usages anciens de la diplomatie. Il a fallu le carnage du 13 novembre pour que la vérité nous soit assenée par le président de la République et son Premier ministre et pour que nous saute à la figure l’évidence que l’Histoire n’a jamais cessé d’être « tragique ».

La France, hier à la dérive, est aujourd’hui à l’épreuve. Elle en a connu d’autres, et plus cruelles. Il ne nous reste plus qu’à espérer que de celle-ci elle sorte plus forte et plus unie.

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