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À peine deux ans après la douteuse tentative de Paul Veyne – une veynénéide, selon le mot d’un critique - voici déjà paraître une nouvelle traduction, sous la plume d’Olivier Sers, aux Belles Lettres. Et le mal est réparé. Olivier Sers s’est déjà illustré en traduisant notamment Catulle, Lucrèce et Ovide, chaque fois en se lançant le défi de rendre vers pour vers. La chose ne va pas de soi, puisque, comme l’on sait, l’hexamètre latin compte en moyenne trois bonnes syllabes de plus que notre alexandrin. Le français aura donc forcément moins d’ampleur que le latin. Plus de aussi, avec une forte dose de monosyllabes, et, inévitablement, çà et là, quelques fausses notes, comme « ô digne de l’hymen superbe de Vénus, / Deux fois sauf dans Troie chue, souci des dieux, Anchise », III, 475-76 ; ou bien : « Vous vaincrez moi ou vif, Troyens », X, 528 ; ou encore : « Le coin fend rouvre et chêne odorant », XI, 137 (d’autant qu’il s’agit d’un cèdre) ; « Moi, père, t’offre, ô Diane… », XI, 557-58.

Mais ces (rares) scories sont peu de chose auprès des incontestables réussites dont nous comble l’auteur. Il suffit pour s’en convaincre de comparer sa version avec celle de Jacques Perret, le savant et scrupuleux traducteur de l’Énéide pour la CUF, qu’Olivier Sers a constamment sous les yeux. On verra que, sans rien sacrifier en exactitude et en précision, celui-ci réussit presque toujours à faire paraître son modèle bavard et prolixe. Pour VI, 362, Perret propose : « Maintenant, le flot me possède et les vents me retournent sur le rivage » ; Sers : « Depuis, jouet des flots, le vent me roule aux rives. » ; pour VIII, 404-5, Perret : « Ayant ainsi parlé, il lui donne les caresses qu’ils désiraient » ; Sers : « il dit, l’étreint, prend son plaisir » ; pour X, 119, Perret : « Maintenant, allez et pour vos malheureux concitoyens élevez des bûchers » ; Sers : « Pour lors, allez livrer au feu vos pauvres morts », etc.

Mais on n’en finirait pas de détailler ces merveilles. Courons donc à l’ouvrage, on y trouve même le texte latin en regard. De quoi se mesurer au traducteur, de quoi aussi s’approprier et se mettre en bouche "les plus nobles mesures qu’aient jamais modelées des lèvres humaines" (Alfred Tennyson). Lire Virgile dans le texte, c’est le but. Nous nous plaignons souvent de perdre nos racines. Voici l’Énéide, honneur de la latinité, honneur de l’humanité. Notre Coran à nous, pour reprendre une suggestion de l’auteur dans sa précieuse Introduction.

Mais au fait, trouve-t-on au moins quelques traces d’humour dans ce Coran-là ? Des traces, non, mais un Himalaya peut-être, dans l’exacte mesure où, sous cet Énée soi-disant si parfait et si exemplaire, pourrait bien se dissimuler un affreux cagot (dixit Hector Berlioz), un Tartuffe qu’il serait urgent de démasquer. Cela promet.

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16 février 2015

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