Belle, si belle encore malgré les années écoulées et les souffrances endurées. Émouvante, si émouvante, dans le fauteuil roulant d’où elle adressait, la voix brisée, un vibrant aux héros, aux martyrs de la place Maïdan et à la révolution triomphante. Les larmes coulaient sur le visage de Ioulia Timochenko, tout juste libérée après quatre années de détention, et la foule écoutait dans un silence religieux celle qui, à l’image d’un Khodorkovski, avait fait preuve d’une force d’âme exceptionnelle dans l’adversité et face à la persécution.

Il y a dix ans déjà, Kiev avait connu des heures semblables et communiait dans la même liesse et la même espérance. Déjà, alors alliée à Viktor Iouchtchenko, victime d’un empoisonnement resté mystérieux, Ioulia Timochenko avait incarné l’opposition et l’aspiration à la liberté. Déjà, des élections anticipées, organisées dans la foulée de la pacifique Révolution orange, avaient balayé Viktor Ianoukovitch et son Parti des régions.

Par la suite, il faut le dire, Ioulia Timochenko avait déçu son pays et le monde, et c’est de la façon la plus régulière qu’elle avait été battue lors de l’élection présidentielle de 2010 par le même Viktor Ianoukovitch, revenu de loin, par 46 % des voix contre 49 % à son rival, un score qui reflétait fidèlement la division de l’Ukraine en deux camps numériquement comparables. Il ne pouvait échapper à personne que le procès qui lui avait alors été fait et que la lourde peine de prison à laquelle elle avait été condamnée relevaient d’une vengeance et d’une justice politiques. Pour autant, la culpabilité de celle qui était aussi une dynamique femme d’affaires ne faisait guère de doute, et l’immoralité de la chose ne tenait qu’à ce que la belle oligarque était victime d’autres oligarques dont le moindre défaut était qu’ils étaient moins jolis qu’elle.

Passés, si vite passés le moment du recueillement et l’euphorie de la victoire, l’Ukraine se retrouve face à elle-même, à ses problèmes, à ses élites : un grand pays partagé entre deux langues, deux cultures, deux religions, deux histoires, miné par la corruption, menacé de faillite, et qui n’a pas plus d’envie ou de raisons de faire confiance aux vainqueurs d’aujourd’hui qu’aux puissants d’hier. La coalition disparate qui vient de chasser une fois encore le peu recommandable Ianoukovitch est elle-même dominée par des querelles de personnes, de clans et d’intérêts et infiltrée par des milices extrémistes qui cultivent la nostalgie de l’ère Bandera.

On nous dit avec le frémissement d’horreur qui convient que Ianoukovitch est un infâme dictateur qui a fait tirer sur son peuple. Ce dictateur était le président légalement élu de l’Ukraine, et son peuple, ou du moins certains éléments de ce peuple, avait pris ces derniers jours la mauvaise habitude de tirer sur la force publique. Quel gouvernement, fût-il le moins suspect d’autoritarisme, tolérerait sans réagir l’occupation de sa capitale par quelques dizaines de milliers d’opposants, héroïques tant qu’on voudra, mais également armés ?

Fidèles à leur train-train habituel, fait de routine et de manichéisme, nos médias, depuis le premier jour des troubles jusqu’à la déroute de Ianoukovitch et des siens, n’ont vu et ne nous ont fait voir la réalité de l’Ukraine qu’à travers le prisme de la place Maïdan, théâtre de la révolte spontanée des forces du bien contre les agents du mal et microcosme supposé de l’Ukraine profonde, ce qui leur évitait d’aller voir ailleurs si c’était bien comme ici.

Ainsi, tout au long du mois de mai 1968, les journaux et les radios (la télévision restant sous contrôle) nous brodèrent-ils un joli conte de fées auquel ils étaient les premiers à croire, et que le bon public avala tout cru. La Ve République, le général de Gaulle, sa majorité et la démocratie bourgeoise, autant de vieux débris que protégeait encore un cordon policier de CRS-SS mais que la révolution de la jeunesse, de la spontanéité, de la liberté allait balayer comme fétus de paille. L’analyse était vraie, mais seulement pour le périmètre compris entre la rue Soufflot, la rue Saint-Jacques, le boulevard Saint-Germain et le boulevard Saint-Michel. On sait que les élections de juin se traduisirent par une victoire éclatante de la droite et une déroute historique de la gauche.

La majorité parlementaire sur laquelle s’appuyait Ianoukovitch s’est effondrée en quelques heures sous les coups de boutoir de l’insurrection et la pression des trois rois mages de l’Union européenne. Est-il possible, est-il vraisemblable que la Russie se résigne à voir l’Ukraine prendre le large ? Est-il possible, est-il vraisemblable que du jour au lendemain les quelque 50 % d’Ukrainiens qui ne croient pas que leur avenir passe par Bruxelles, Paris, Berlin et Varsovie aient changé d’opinion, de parti et d’identité ? L’élection présidentielle du 25 mai prochain, si elle a lieu à la date prévue et si elle se déroule normalement, nous donnera la réponse, une réponse plus claire et plus convaincante que les clameurs de la place Maïdan.

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23 février 2014

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