Editoriaux - Politique - Société - 12 juin 2013

Turquie : rien à voir avec une lutte entre islamistes et laïcs

Une photo a fait le tour des rédactions parisiennes : une manifestante stambouliote voilée, et l’autre qui ne l’est pas, arborant même une mini-jupe, défilant côte à côte sur la place Taksim. Rien d’étonnant pour quiconque connaît un tant soit peu la Turquie, où les lignes de fractures politiques ne passent pas forcément entre « laïcs » et « religieux ». D’ailleurs, la République de Mustafa Kemal Pacha, dit « Atatürk », loin d’être en rupture avec l’Empire ottoman, se situa globalement dans sa continuité. Ce qui fut également le cas des premières années du gouvernement islamo-conservateur de l’AKP, parti du Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, ayant conservé les acquis du régime précédent pour tenter de mieux aller de l’avant.

Il faut aussi savoir que la Turquie conserve de mauvais souvenirs de ses rares tentatives de rupture avec le passé, payées, généralement, au prix fort : parenthèse des Jeunes Turcs, de 1908-1918, avec à la clef génocide arménien et désastre de la Grande Guerre ; puis dictature militaire de Kenan Evren, de 1980 à 1986, avec ruine économique et guerre kurde pour seuls résultats tangibles.

Depuis quelques années, la Turquie vit donc au rythme d’une croissance record et d’un « autoritarisme » grandissant. Fort de ses succès électoraux répétés, Recip Tayyip Erdoğan a un peu tendance à se croire tout permis. Rien à voir donc avec un affrontement entre « islamistes » et « laïcs », mais juste la réaction normale d’une société se protégeant de ces « excès » dus, comme souvent, à l’usure du pouvoir.

La laïcité turque n’a rien d’un article d’importation étrangère, imposée de force. Sa version kémaliste n’est finalement pas très éloignée du modèle ottoman. Que ce soit à l’intention de ses sujets chrétiens, halévis, kurdes ou juifs, le sultan continuait de légiférer selon le droit romain, lui-même hérité des Byzantins. Donnée pour « révolutionnaire », l’action de Kemal Atatürk ne l’était finalement pas tant que ça. Le voile ? Les femmes non musulmanes ne le portaient pas, imitées en cela par nombre de femmes sunnites aisées.

En revanche, le mérite d’Atatürk fut d’avoir privilégié les classes populaires, entraînant, par ses réformes économiques, l’émergence d’une classe moyenne. Dans la foulée, le gouvernement de l’AKP a poursuivi le même chemin, continuant de hisser ces classes moyennes, de longue date alliées des minorités religieuses à l’instant évoquées. Alors où est le problème ? Il est à craindre que Recip Tayyip Erdoğan ait été « victime » du succès économique turc et de ses calculs électoralistes à plus ou moins court terme. Ayant réussi à remettre le pays debout, il s’attaque après aux réformes sociétales : restriction de l’avortement et interdiction de vendre un alcool, de plus en plus taxé, après 22 heures.

Pis, cette croissance à deux chiffres engendre une inflation à effets catastrophiques pour les Turcs les plus modestes, les plus conservateurs ; soit le cœur de son électorat à qui il fallait bien donner des gages. Calcul qui semble avoir par deux fois capoté : les classes moyennes sont en tête des manifestations, tandis que les syndicats appellent les ouvriers à la grève générale.

Gouverner à long terme est décidément un art des plus délicats.

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