Editoriaux - Histoire - International - 29 juin 2016

Turquie : Recep Erdoğan aussi fort que Bernard Kouchner ?

Comme, hier, rappelé par Henri Gizardin en ces colonnes, la Turquie tente de renouer les liens avec Vladimir Poutine, après qu’un avion russe a été abattu par la DCA turque, aux confins des frontières syriennes. Il était temps. Manifestement, le tsar prendra aussi le sien pour répondre, favorablement ou pas, aux tentatives de séduction ottomane en forme d’excuses officielles. Il aurait fait savoir qu’il « réfléchissait »

Dans le même temps, Recep Erdoğan, le président turc, essaye de retisser son historique alliance avec Israël après six longues années de brouille diplomatique. Le motif de cette dernière n’était pas mince : en 2010, le bateau Mavi Marmara, affrété par une ONG turque, fut arraisonné par la marine israélienne alors qu’il tentait de livrer du matériel humanitaire sur la bande de Gaza. Bilan : dix civils turcs froidement abattus alors qu’ils n’étaient même pas armés.

Benyamin Netanyahou a, semble-t-il, été plus réceptif aux propositions d’Ankara. Mais n’a quasiment rien lâché en retour. Le blocus israélien sur la bande de Gaza, devenue prison à ciel ouvert, ce ne sera pas pour demain, même si une aide pourrait être tolérée, à condition d’être examinée, colis par colis, par les douaniers israéliens. Seule compensation accordée à Ankara : la poursuite de liens diplomatiques avec le Hamas, mouvement islamo-conservateur élu par le peuple gazaoui.

Bref, rien qui ne puisse bousculer le cours de l’Histoire. Le problème, pour Recep Erdoğan, c’est que tout cela survient en même temps que le sanglant attentat-suicide à l’aéroport d’Istanbul et renvoie le gouvernement d’Ankara à ses errances et ses propres contradictions.

Obnubilé par la question kurde, Recep Erdoğan a préféré caler sa stratégie militaire sur l’éradication de ce peuple, rebelle par excellence, au lieu de s’arranger avec lui, ce qu’il avait pourtant commencé à faire, non sans succès. Dans la foulée, il a tenté le bras de fer avec Moscou, ennemi héréditaire, mais avec lequel il a toujours été possible de s’arranger ; les Russes ne sont pas joueurs d’échecs pour rien. Tout pareillement obnubilé par sa rivalité régionale avec Téhéran, capitale avec laquelle les relations diplomatiques sont au plus bas, Ankara a préféré jouer la carte de l’État islamique de la manière la plus maladroite qui soit, avant de changer en catastrophe de feuille de route. Résultat : le gouvernement turc est à la fois accusé de financer l’État islamique – ce qui, d’un point de vue strictement factuel, est vrai, alors qu’il fait officiellement partie de la coalition censée le combattre –, pour n’en tirer pour seul bénéfice que des attentats à répétition, lesquels sont en train de plomber son tourisme, secteur qui n’est pas pour rien dans une économie jusque-là prospère.

Quant au rabibochage avec Tel Aviv, voilà qui ne devrait en rien renforcer sa popularité dans les opinions de la rue arabo-musulmane, surtout en Syrie. Bref, pas une balle dans le panier.

Recep Erdoğan passait, naguère, pour une sorte de Bismarck ottoman. Il est, aujourd’hui, en voie de devenir une espèce de Bernard Kouchner du Bosphore. N’est pas Soliman le Magnifique qui veut.

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