Editoriaux - Histoire - Médias - Table - 3 juin 2013

Turquie : le mai 68 des gamins gâtés du Bosphore

Ça chauffe en Turquie ; tout au moins à Istanbul et à Ankara. On peut y voir une « métastase » des printemps arabes, ou saluer le « printemps turc », tel que fait par Dominique Jamet. Qu’il soit permis de diverger sur l’analyse de ce dernier ; ou alors à quoi servirait ce site ?

Tout d’abord, l’amalgame idiot, l’anachronisme crétin des médias (ce qui ne concerne évidemment pas mon estimé confrère), consistant à reproduire un schéma journalistique se jouant de la géographie et de l’histoire, tout en en prenant à son aise des qualificatifs forgés dans l’urgence des rédactions ou des officines d’influence ; « printemps arabes », « manifestations démocratiques », etc. Car ce n’est pas parce que des « jeunes » ont manifesté dans les rues de Tripoli, de Damas ou de Tunis, qu’il faut reprendre la même grille de lecture.

Libye, Syrie, Tunisie ? Trois régimes autocratiques et de nature plus ou moins laïque, mais sans la moindre légitimité démocratique, terme n’ayant d’ailleurs en ces contrées qu’une valeur toute relative. Mais trois régimes ayant de longue date violemment réprimé leur opposition. Comme cette dernière était de coloration « islamiste », le monde « occidental » ferma longtemps les yeux, les trois satrapes en question ayant eu table ouverte, qui dans les jardins de l’Élysée, au défilé du 14 juillet et dans des résidences aussi luxueuses que discrètes.

L’opposition à ces régimes était de deux sortes : celle des confréries islamiques, de longue date persécutées, sans oublier celle d’étudiants surdiplômés, tendant à la « modernité occidentale », mais promis au chômage. La jonction des deux provoqua l’étincelle qu’on sait. Depuis, les forces arrivées au pouvoir se débrouillent comme elles peuvent : Frères musulmans soutenus par le Qatar ; salafistes financés par l’Arabie saoudite.

En Turquie, rien de tout cela. Le pays de nos lointains alliés ottomans connaît une croissance record. Le tourisme y bat son plein. Mieux, les émigrés turcs, partis en Allemagne ou en France, auraient désormais plus tendance à immigrer dans la mère patrie ; là où il y a moins de Pôle emploi et plus de perspective d’avenir. Alors, que s’est-il passé ?

La même chose qu’en France, avant mai 1968, en Espagne peu de temps après, ou au Chili, quelques années plus tard. Un régime autoritaire qui reprend en mains un pays à la dérive. Qui privilégie les classes moyennes, réduit, a minima, une corruption devenue insupportable, assure à ses concitoyens des prestations sociales dignes de ce nom. Mais trébuche immanquablement sur les enfants ingrats qu’elle a contribué à hisser hors du ruisseau. Ce sont les gamins gâtés de la rue Gay-Lussac, ceux de la Movida espagnole. Désormais, ceux du miracle économique du Bosphore. Cela, on n’y peut rien.

Le général de Gaulle dénonçait la chienlit ; alors que ses jeunes opposants ne juraient que par Woodstock et les Rolling Stones. Il n’y a pas de lois contre ça. Et à partir d’un certain degré de confort, les enfants rois se rebellent fatalement contre les pères les ayant faits rois.

À ce constat sociologique se mêlent encore d’autres considérations plus mesquines, à en croire l’imposante présence de manifestants alévis dans les rangs des manifestants. Les alévis, présentés comme « libéraux » par Le Monde ? Des chiites dissidents, autrement moins persécutés par les actuelles autorités sunnites conservatrices que par le régime laïque d’antan, mais qui doivent sûrement trouver plaisir à bousculer un État sunnite, soutien vigilant de l’Armée syrienne libre contre le régime syrien, lui aussi chiite, même si forgé par une autre minorité, celle des alaouites.

Pour finir, on dira qu’il serait bien que les choix européens puissent viser au-delà du bout de leur nez et arrêtent de croire que défendre « l’autre » ne vaut qu’à la seule condition qu’il entende nous ressembler. Kemal Atatürk a, de force, obligé des millions d’Ottomans à se déguiser en Européens. Comme si, chez nous, l’Élysée nous enjoignait de nous grimer en Seldjoukides ou en Turkmènes.

Là est aussi tout l’enjeu du débat turc en particulier, de l’altérité en général. Et de ceux à venir pour les équilibres de notre Vieux Continent.

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