C’est à se demander, parfois, si le meilleur moyen de vivre sans être inquiété par la police et la justice n’est pas de devenir criminel. S’il est bien un statut protégé dans les tribunaux français, c’est celui de coupable. On est beaucoup moins sûr d’en sortir innocenté si l’on n’a rien à se reprocher, sinon d’avoir défendu sa vie contre des cambrioleurs armés, d’avoir dit une vérité qui fâche dans les médias ou d’avoir fait l’erreur d’habiter dans la cité HLM de la Tour-du-Renard à Outreau. Voilà des fautes gravissimes.

Au tribunal de Papeete, c’est le retard – de quelques minutes, pas plus – qui est très mal vu. C’est le manque de ponctualité qui fait sortir la présidente du tribunal de ses gonds et qui suscite son intransigeance. Lundi après-midi, elle devait juger deux hommes en comparution immédiate. Le premier larron avait malicieusement joué de la carabine à plomb pour emprunter quelques euros au gérant d’une pizzeria ambulante ; le second larron était soupçonné d’avoir violemment étreint et menacé de mort son ex-compagne – manifestations d’un trop grand amour, bien évidemment.

Qu’arriva-t-il ? Le vice-procureur ne se présenta pas à l’heure dite du commencement de l’audience. On sait qu’à Papeete, ce de manquement ne pardonne pas. La magistrate constata l’absence du fonctionnaire, leva aussitôt la séance et libéra les prévenus. Un troisième, aimable trafiquant de scooters, profita lui aussi de cette grâce inopinée. Ils purent ainsi retourner à leurs marottes respectives. Le violeur présumé se rendit peut-être le soir même chez sa victime de prédilection – à l’heure, bien sûr, car c’est un homme qui a des principes.

Que penser d’une telle mascarade ? Quelles conclusions tirer d’un tel mépris des victimes venant d’une magistrate assermentée ? On ne peut qu’être frappé par la légèreté et l’indifférence de cette juge, qui semble avoir en tête mille soucis, sauf celui de rendre la justice de manière forte, rapide et impartiale. Qu’est-ce qu’une justice qui est prête à vous abandonner à votre sort pour ce genre de peccadille relevant de la cuisine interne et, sans doute, d’un obscur conflit d’ego ?

Aux yeux de nos gens de justice – quel nouveau Daumier les peindra un jour ? -, il y a des coupables plus émouvants que d’autres, et des innocents plus défendables que d’autres ; il y a des criminels angéliques et des victimes suspectes ; il y a des monstruosités bénignes et des broutilles pendables. Le petit peuple demande réparation et protection, ils regardent leurs montres et cherchent des puces à leurs collègues. Marque d’un mépris qui s’affiche toujours plus ostensiblement au sein de cette caste infatuée.

10 juillet 2015

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