Amoureux des traditions populaires, vous avez publié en 1982 un livre intitulé Fêter Noël. Que vous inspire l’actuelle polémique de la crèche municipale de Béziers, sachant que d’après Robert Ménard, les musulmans biterrois ont été parmi les premiers à se réjouir de cette initiative, tandis que la communauté juive a également demandé que la municipalité n’oublie pas les fêtes de Hanouka ?

L’offensive déclenchée contre les crèches de Noël par les “ayatollahs de la laïcité” est à la fois ridicule et abjecte. Dans cette affaire, je ne peux donc qu’être solidaire de et me féliciter que les tribunaux lui aient donné raison. Les crèches de Noël ont une signification religieuse évidente pour les croyants (même s’ils n’ont pas célébré Noël durant au moins trois siècles), mais elles sont aussi, plus largement, une tradition culturelle qui a depuis longtemps pris place dans le vaste ensemble de ces traditions populaires qui, depuis des milliers d’années avant la naissance de Jésus, célèbrent à l’occasion du solstice d’hiver le retour du soleil et la renaissance de la vie. Ces traditions forment un tout et, si l’on peut être individuellement ou collectivement plus attaché à l’une d’elles qu’à une autre, on ne peut les opposer entre elles.

C’est pourtant ce qu’avaient fait, le 24 décembre 1951, une meute de paroissiens de qui s’étaient mis en devoir de brûler le père Noël en effigie après l’avoir pendu aux grilles de la cathédrale de leur ville, initiative qui leur avait valu le soutien du cardinal Saliège, archevêque de Toulouse, et les félicitations de l’épiscopat. Cet assassinat symbolique, que tout n’a pas oublié, avait fait l’objet d’un article de Claude Lévi-Strauss qui est resté célèbre. Cette lamentable initiative est fort heureusement restée vaine. Les traditions de Noël ne se divisent pas, et le père Noël distributeur de cadeaux continue à faire rêver les enfants. Touche pas à ma crèche ! Touche pas au père Noël ! Touche pas à mon sapin !

Cela dit, puisque vous évoquez la réaction des musulmans de Béziers, j’ajouterai quand même qu’il n’est à mon avis pas très cohérent de s’opposer à la quand elle menace les crèches, mais de s’en réclamer bruyamment quand il s’agit de proscrire la visibilité des pratiques islamiques dans l’espace public.

Mais, au fond, qu’est-ce qu’une “crèche” ?

À l’origine, c’est une mangeoire pour telle qu’on en trouve dans les étables. L’évangile de Luc (2, 7) est seul à parler d’une “crèche”, Matthieu (2, 11) se bornant à évoquer un “logis”. Le mot grec employé dans l’évangile de Luc est phatnê, qui désigne une mangeoire ou un râtelier. Luc précise que Jésus est né dans une étable, parce que ses parents n’avaient pas trouvé de place dans la kataluma, terme qui ne désigne nullement une “auberge” ou une “hôtellerie”, mais la salle d’hôtes d’une maison israélite. La vulgate emploie le latin praesepium, “enclos à bestiaux” (d’où l’italien presepe), tandis que le mot “crèche” vient du francique krippia (Krippe en allemand). Notons au passage que Joseph, père présumé de Jésus, n’est certainement pas allé à Bethléem pour s’y faire recenser (Luc 2, 1-5), pour l’excellente raison qu’à l’époque romaine les recensements se déroulaient, tout comme aujourd’hui, non sur le lieu de naissance, mais sur le lieu d’habitation.

Telle qu’on la trouve aujourd’hui dans les foyers chrétiens, la crèche de Noël, que François d’Assise passe pour avoir inventé en 1223 (ce sont en fait surtout les jésuites qui en ont généralisé l’usage au XVIe siècle), doit à peu près tout à la légende. On visite aujourd’hui à Bethléem une “grotte de la Nativité” dont aucun évangile canonique n’a entendu parler. La première mention d’une grotte figure dans les apocryphes, notamment le Protévangile de Jacques. Il en va de même du bœuf et de l’âne, qui n’apparaissent qu’au VIIe siècle chez le Pseudo-Matthieu, peut-être en référence à Isaïe (1, 3), à moins qu’il ne faille y voir comme l’écho du vieux culte préhistorique du cheval et du taureau. Au fil des temps, le décor proche-oriental s’est ainsi peu à peu estompé. Les “petits saints” (santoun, “santon”) sont typiquement provençaux. Et l’arbre de Noël est un sapin, pas un palmier !

Nous avons déjà eu l’occasion de parler de la fête de Noël, qui est inscrite au plus profond de l’imaginaire de l’enfance. Mais c’était surtout pour en constater la dénaturation…

Le caractère originel de Noël ressurgit heureusement toujours. Noël est un rite de saisonnalité essentiellement familial en même temps qu’un temps sacré. En tant que fête de la famille, Noël met à l’honneur tout ce que notre époque déteste ou méprise : le partage et le don, la gratuité, le désintéressement, la prodigalité dans la générosité, le potlatch généralisé. En tant que moment sacré, c’est une coupure immémoriale instituée dans le temps entre les nuits les plus longues et les jours qui renaissent, un rite de restauration ou de renouvellement, une expérience de communion.

La profanation commerciale et marchande de Noël à laquelle nous assistons depuis des décennies va de pair avec l’offensive contre les traditions de Noël, dont l’objectif profond est de nous faire croire que ces traditions héritées n’ont ni valeur ni autorité, que le passé n’a rien à nous dire et que le lien avec les ancêtres doit être brisé, voire, comme bien d’autres querelles picrocholines, de détourner les esprits de la grande régression sociale que nous vivons. Belle occasion de rappeler aux dévots de la crèche que, le soir du 25 décembre, des milliers de sans-abri ne sauront pas où… crécher.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

28 décembre 2014

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