Culture - Discours - Editoriaux - Politique - Société - Table - 14 juin 2015

Totalitarisme de la transparence…

Il voyage plus vite, celui qui voyage seul”, écrivait Rudyard Kipling , mais peut-être trouve-t-il aussi le temps plus long ! Paradoxe relativiste que notre Premier ministre vient d’expérimenter à grand frais, et de communication, et pour la République. Sur le fond, qu’il aille à Berlin s’enquérir des nouvelles de l’Euro 2016, cela n’est pas forcément choquant. Qu’il en profite pour se faire plaisir, pourquoi pas, à l’extrême rigueur morale près, j’en conviens ! En effet, peut-on reprocher à un homme d’aimer ses racines, même si elles se cultivent sur le terrain verdoyant d’un stade de football pavoisé aux couleurs d’un cœur catalan ? Qu’il emmène ses enfants avec lui, c’est la réaction d’un père qui les aime d’autant plus que la charge de Premier ministre l’empêche de les voir à la juste mesure paternelle.

Mais là où le bât blesse, c’est le surcoût symbolique d’un tel voyage puisque, disons-le, cela ne coûte rien de plus, l’avion étant déjà affrété. Et pourtant, le pata-quès-qui-lui-a-pris est immense autour de cette aéro-balade et la sortie de crise du Premier ministre relève d’un atterrissage d’urgence, accouchée aux forceps, la mort dans l’âme, la main au portefeuille après qu’elle eut été prise dans le sac.

C’est pourquoi, il faut nous interroger sur la dimension symbolique de cet envol, la seule dimension qui vaille puisqu’elle exprime le malaise d’une société qui ne sait plus grand chose d’elle-même. Le peuple français, accablé par le chômage et qui peine pour boucler ses fins de mois, manquant d’espérance pour ses enfants et qui attend le sauveur de la patrie, levant la tête au ciel pour trouver une raison d’espérer et qui ne trouve que les éternelles rengaines d’un discours politique sans âme, ne supporte plus qu’on lui fasse des enfants dans le dos, encore plus lorsqu’il s’agit de ceux d’un Premier ministre toujours prompt à s’emporter au nom de la morale républicaine. Oui, le peuple français exige d’autant plus de transparence que sa quotidienneté est opaque et qu’aucun système politique, économique, culturel ne semble en mesure d’éclaircir durablement l’horizon humain et moral de notre pays.

Aujourd’hui, si ce voyage est certes amoral, ce n’est pas en raison de son coût pécuniaire mais de son surcoût symbolique. Il est l’occasion de parrainer l’exigence absolue de transparence. Mais un jour viendra où cette exigence se retournera contre elle-même et se métamorphosera en un éblouissement plus insupportable encore. A ceux qui auraient oublié, rappelons qu’un État fort est à l’affut de tout ce qui relève de l’intime et du privé dont il ne peut contrôler ni les entrées ni les sorties. Henri Guaino, à contre-courant de la pensée formatée, l’a bien vu lorsqu’il parle du « totalitarisme de la transparence ». Alors, « puisque vous partez en voyage », Monsieur le Premier ministre, la prochaine fois, gardez-nous une place dans vos bagages. Vous verrez, nous n’avons que le poids de nos illusions et si surcharge il y a, il ne tiendra qu’à vous de la prendre à vos frais.

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