Thierry Breton est un homme singulier, s’étant forgé au fil des ans une image d’original bon teint, de monsieur respectable, extravagant juste ce qu’il faut. Son passé d’écrivain de science-fiction (il a commis trois romans dans les années 80), à défaut de l’ériger en relève d’Isaac Asimov, aurait assez tendance à en faire un type sympathique, vaguement loufoque. Une réputation usurpée. S’il en a la tignasse, le PDG d’Atos et, depuis fin août, président du conseil d’administration de Bull, n’a rien d’un savant fou un peu gâteux, tout d’un imparable requin, confit dans ce que la Ve République a produit de plus pur en terme de cynisme.

Le 19 août dernier, Atos, géant de l’ingénierie informatique, prend le contrôle de Bull, acteur historique français de l’IT (technologie de l’information). L’OPA est amicale, elle donne lieu à un certain nombre d’articles favorables dans la presse. Ce qu’oublient de mentionner la plupart des journalistes, c’est que Breton compte sur des synergies de coûts de 80 millions d’euros en 24 mois, en faisant notamment sauter les postes doublons. Les 9.200 salariés de Bull en tremblent d’avance.

Tous ont, en effet, déjà entendu parler du « management à la Breton », expression devenue idiomatique, évoquant une façon de diriger en exerçant une pression considérable sur les épaules des employés d’un groupe, à grand renfort de blâmes et d’objectifs impossibles à atteindre, afin d’augmenter leur productivité. Cette réputation de cost killer, Thierry Breton l’a établie chez France Telecom. Nommé à la tête du groupe en 2002, il sape le moral des employés de la boîte en un temps record, avec les conséquences que l’on sait.

Un Breton qui aurait également instauré des quotas de « mauvais élèves » au sein d’Atos. Traduction : chaque année, les employés de la firme sont notés en fonction de leurs capacités à atteindre leurs objectifs. Parmi eux, 20 % doivent être mal notés, c’est-à-dire potentiellement licenciables. Déterminer à l’avance le nombre de personnes incompétentes est un procédé dont on laissera à chacun le soin d’apprécier l’éthique.

Surtout, en 2005, Breton est nommé ministre de l’Économie dans le gouvernement Raffarin III. À propos des stock-options, il annoncera : « S’il faut légiférer, on le fera. » Arrivé à la tête d’Atos, il touchera 700.000 stock-options. Il possède aujourd’hui 336.000 actions de la société, pour une valorisation flirtant avec les 21 millions d’euros. Il aurait peut-être fallu légiférer, oui.

En 2007, il est également accusé de recel et complicité d’abus de biens sociaux. On lui reproche d’être intervenu pour forcer EADS à verser des indemnités de départ à Noël Forgeard, en dépit de la mauvaise situation financière du groupe aéronautique. En 2012, il est accusé de corruption par Christian Laurent, ex-PDG du groupe d’assurances ITEA.

Bref, voici un homme qui incarne assez tout ce que l’oligarchie actuelle a produit de plus détestable. Un homme qui parle de lui à la troisième personne, se tenant en haute estime, malgré le caractère immoral d’un certain nombre de ses actes. Un homme qui se croit tout permis, tête brûlée drapée dans une bienséance de pacotille. Le contribuable sera heureux d’apprendre qu’il risque de contribuer bientôt au train de vie princier du sieur, Breton étant pressenti pour prendre la tête d’EDF. De quoi disjoncter.

19 septembre 2014

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