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Editoriaux - Fiction - Internet - Sciences - Société - Table - 25 décembre 2015

Le temps des objets connectés

Pour Noël 2015, ce sont encore près de 10 millions d’objets connectés (smartphones, tablettes) qui seront vendus. Effet de mode, sans doute. Le comportement d’avant-garde du geek d’aujourd’hui consiste à être fan de “wearables”, c’est-à-dire d’objets portables connectés. Ce concept décrit le phénomène émergent selon lequel chaque objet a la possibilité de fournir des informations : après les ordinateurs, téléphones ou tablettes… il y a maintenant les montres, les piluliers, les portefeuilles, les brosses à dents… Tous ces objets pourraient même devenir, à terme, des acteurs autonomes de l’Internet.

Une récente étude Forrester dévoile que 45 % des Américains et 32 % des Européens déclarent être séduits à l’idée de posséder un wearable. L’Internet des objets est le concept phare des prochains cycles technologiques. Mais quel est le sens de cette vague de « connectitude » ? Dès les années 60, Marshall McLuhan a prononcé cette phrase clé : « Le message, c’est le médium […] parce qu’il façonne l’environnement dans lequel il s’insère. » Quel est le message des wearables ? « Le microscope est un prolongement de l’esprit plutôt que de l’œil », disait Bachelard. Il en est de même des technologies numériques. Ce ne sont pas les objets qui sont connectés, c’est nous-mêmes qui nous connectons pour nous « prolonger ».

Mais les wearables sont plus qu’un prolongement. L’adolescent qui consulte ses SMS pendant les cours, ce couple attablé à la terrasse d’un café, le portable collé à l’oreille en conversation avec un interlocuteur distant… chacun s’est coupé de sa réalité immédiate pour lui préférer une réalité distante virtualisée. Chacun est immergé dans sa bulle et les wearables contribuent à l’enrichir. Chaque bulle est un monde à part et la virtualisation grandissante de ces mondes perturbe de plus en plus la capacité de distinguer la réalité et la fiction.

Les technologies “MulSeMedia” ouvrent encore plus de perspectives à ces bulles. Elles sont basées sur des applications qui mobilisent à la fois la vue, l’ouïe, le toucher, le goût et l’odorat. Comme dans le film Total Recall, il devient théoriquement possible d’induire à partir d’impulsions numériques les sensations fabriquant la réalité virtuelle directement dans le système nerveux. À ce stade, le sujet prend la fiction pour la réalité. La drogue permet également d’atteindre ce résultat. Toutes ces technologies concourent à transformer la société contemporaine en un monde de bulles. La finance mondiale en est l’illustration. La virtualisation générale des échanges financiers a fait que la finance a pu se prendre elle-même pour objet de spéculation, créant sa propre bulle et se coupant, du même coup, de l’économie réelle. Avec toutes les conséquences que l’on sait.

Le monde des bulles, comme le monde de Matrix, est un monde replié sur lui-même qui « se prend » pour la réalité. Aujourd’hui, le médium ne façonne plus son environnement, il remplace la réalité « vraie » qui dérange par une réalité alternative : le prolongement narcissique et sans issue de nous-mêmes. Tel est le message.

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