Editoriaux - Fiction - Histoire - International - Politique - Table - 10 février 2016

Syrie : le grand tournant

Porte-parole officiel et désastreux artisan, depuis quatre ans, de la politique étrangère de la France, Laurent Fabius s’offusquait, l’autre jour, qu’en lançant une grande offensive sur le terrain alors même que commençaient à Genève de bien fragiles pourparlers préliminaires supposés préalables à l’ouverture de véritables négociations susceptibles de déboucher sur la préparation d’une conférence qui serait hypothétiquement une première étape sur le difficile chemin qui mènerait peut-être un jour au rétablissement de la paix civile en Syrie, Moscou et Damas eussent torpillé les chances d’une « solution politique ».

Le lointain successeur de Talleyrand était-il à ce point naïf ? On a peine à le croire. Il semble plus vraisemblable qu’il ait cédé au dépit en voyant les événements prendre une orientation qu’il n’avait ni prévue ni souhaitée.

Il nous est à tous arrivé de lire en passant devant une boutique en cours de transformation ou de rénovation un panonceau qui informe l’honorable clientèle que « pendant les travaux, le magasin reste ouvert ». De même, l’histoire de la diplomatie nous offre d’innombrables exemples de situations et de retournements analogues à ceux qui modifient actuellement les données du problème syrien. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’un belligérant refuse une suspension d’armes quand un conflit tourne en sa faveur et qu’il la réclame quand il est en difficulté. Ce n’est pas d’aujourd’hui que, pendant les négociations, la guerre continue, et c’est à quoi nous assistons ces derniers jours.

Que se passe-t-il donc en Syrie ? Tout simplement que les États-Unis et les pays qui sont à leur remorque ont cessé de croire ou de faire comme s’ils croyaient à la réalité, jadis soutenable, et peu à peu devenue un leurre, une fable, une pure fiction, d’une opposition syrienne « modérée », démocratique, laïque et pro-occidentale. On semble avoir enfin compris à Washington, peut-être même à Riyad, et qui sait à Ankara, que fournir une aide et des armes aux groupes rebelles qui partagent avec Daech et M. Fabius la volonté de renverser Bachar el-Assad mais qui ne sont que le faux nez d’Al-Qida n’était pas une très bonne idée.

Souvenons-nous : il y a trois ans, c’est de justesse que le président Obama et David Cameron, poussés au crime par Paris, évitèrent la faute majeure d’ouvrir à la rébellion le chemin de Damas en bombardant les positions du régime. Il y a encore quatre mois, ce sont les missiles sol-sol TOW livrés par les Américains qui permirent aux rebelles « modérés » de briser l’offensive terrestre des blindés livrés par la Russie aux forces gouvernementales syriennes. Ces jours derniers, Washington a fait la sourde oreille lorsque le Front Al-Nosra et ses divers prête-noms l’ont imploré de leur fournir des missiles sol-air pour mettre en échec l’offensive combinée de l’aviation russe, de l’armée de Bachar et de ses protecteurs iraniens. Les États-Unis semblent résignés ou décidés à laisser Poutine et l’ayatollah Kamenei, devenus leurs alliés de fait, régler leur compte aux forces rebelles avant de passer, enfin, à la lutte contre Daech, en Syrie, en Irak et sans doute en Libye, n’en déplaise à Bernard-Henri Lévy.

C’est un grand tournant qui s’amorce. Malgré nous et sans nous.

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