Editoriaux - International - Politique - Religion - Table - 17 février 2016

Syrie : attention, danger !

La Turquie et les monarchies du Golfe pratiquaient jusqu’à ces derniers temps, avec la complicité objective de la diplomatie occidentale, manifestement de plus en plus dépassée par l’extension et la violence du conflit syrien, et fermement résolue à en faire le moins possible sur le terrain, une politique marquée du double sceau de la très traditionnelle duplicité ottomane et de la légendaire complication orientale.

Officiellement et théoriquement membres des alliances ou des coalitions constituées sous l’égide et à l’instigation des États-Unis, Istanbul et Riyad voulaient la chute du régime alaouite et l’échec politique et militaire du bloc chiite en voie de constitution de Téhéran à Damas en passant par Bagdad. C’est pourquoi, au risque de renforcer Daech, la Turquie en voie de réislamisation de M. Erdoğan, tout en jurant participer à la lutte contre Daech, laissait franchir ses frontières aux recrues et aux armements qui venaient renforcer la rébellion syrienne, tandis que l’Arabie saoudite fermait complaisamment les yeux sur le financement des organisations djihadistes les plus extrémistes.

L’entrée en scène et l’intervention massive de la Russie ont brutalement changé la donne. Hier au bord de l’effondrement, l’armée de Bachar el-Assad et ses alliés iraniens et libanais ont repris l’avantage et entament, de concert avec les Kurdes, la lente reconquête de la Syrie. L’offensive actuellement en cours terminée, la seconde phase de l’opération sera évidemment la liquidation du soi-disant État islamique et de la terreur qu’il fait régner sur le territoire qu’il contrôle, à cheval sur la Syrie et l’Irak.

Restauration de l’État syrien, sinon dans son intégrité territoriale, au moins aux dépens des zones actuellement tenues par les djihadistes de tout poil et peut-être des provinces syriennes rattachées à la Syrie en 1920, continuité territoriale d’un Kurdistan syrien autonome qui donnerait la main au Kurdistan « irakien » plus qu’à demi-indépendant et constituerait le plus puissant des encouragements à l’irrédentisme des Kurdes « turcs » bien malgré eux, victoire des États chiites appuyés par la Russie, l’idée de ce grand renversement est insupportable au sultan turc comme au roi d’Arabie. D’où les initiatives, les déclarations et les gestes menaçants qui se multiplient ces jours derniers. L’armée turque est même passée des menaces aux actes en pilonnant, au-delà de sa frontière, des positions gagnées par les Kurdes et les forces gouvernementales syriennes sur le Front al-Nosra et autres rebelles « modérés ». L’Arabie saoudite parle d’envoyer 150.000 hommes en territoire syrien… Jamais le risque d’un embrasement général n’a été aussi grand.

La Turquie n’accepte pas l’idée d’un Kurdistan libre et unifié. Croit-on la Russie de Vladimir Poutine, qui n’a pas pardonné à la Turquie d’avoir abattu l’un de ses avions, d’humeur à tolérer et à subir des actions hostiles menées par cet « homme malade », son ennemi héréditaire, qui passe aujourd’hui pour un homme fort ? Croit-on que les Kurdes, d’un côté ou de l’autre de la frontière, se laisseront massacrer sans riposter d’une façon ou d’une autre ? Croit-on que l’Iran abandonnera le pays et les coreligionnaires qu’il protège à leur sort ? Oublierait-on que Daech est là, en embuscade, prêt à envenimer le conflit par tous les moyens en sa possession ?

Il y a d’ores et déjà, sur place, beaucoup trop d’acteurs et d’intervenants surarmés jusqu’aux dents – armée syrienne, Hezbollah, combattants iraniens ou afghans, brigades internationales de Daech, rebelles modérément ou moins modérément fanatiques, forces aériennes russes, américaines, françaises, turques, israéliennes, chasseurs, bombardiers, porte-avions, blindés, missiles, lance-roquettes, canons, kalachnikov, égorgeurs, snipers, tueurs à la balle et au couteau – qui se côtoient, se bousculent, s’affrontent ou peuvent d’un moment à l’autre s’affronter dans un espace aérien et terrestre aux dimensions d’un mouchoir de poche géopolitique. Il y a eu déjà beaucoup trop de morts. Il y a trop de bêtise et trop de haines. La paix, et pas seulement dans la région, est à la merci de la moindre étincelle. Se souvient-on encore de Sarajevo ? Des somnambules, alors, dirigeaient le monde. Ceux qui se disent nos gouvernants sont priés de se réveiller.

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