Au lendemain du second tour des élections régionales, les principaux organes de la presse conforme expriment leur « soulagement » : le « sursaut » – que l’on qualifie allégrement de « citoyen » – a eu lieu. La grande coalition de tous les partis et de toutes les coteries a vaincu le Front national dans toutes les régions de France. La République en péril a rassemblé ses forces et, dans un élan superbe, a terrassé son ennemi de toujours, son seul ennemi véritable, sa bête noire et immonde : le Parti de la Haine.

« Le sursaut citoyen bat le FN » titre Nice-Matin (sans voir qu’un sursaut ne saurait battre quoi que ce soit – mais c’est un détail). « Sursaut citoyen » répète humblement L’Humanité. Au Courrier Picard, le sursaut est « républicain ». « Le fort sursaut profite à la liste Richert », nous disent les Dernières nouvelles d’Alsace. Le Figaro lui-même constate et semble avaliser que « La presse salue le “sursaut” des citoyens […] ». Le Monde, pris dans la même glue lexicale, se distingue par une variation du suffixe : « Sursis républicain », en une.

L’emploi machinal du terme « sursaut » nous apparaît d’abord comme un double aveu : d’une part, les partis du soi-disant « Front républicain » confessent qu’ils dormaient profondément et n’avaient pas prêté attention à la « colère » des Français. Le premier tour les a sortis de leur sommeil – comme le 13 novembre avait légèrement soulevé leurs paupières closes depuis quelques décennies. D’autre part, le sursaut implique une nuisance ou un danger : le Front national et l’ensemble de ses électeurs sont des agresseurs dont il faut se prémunir et dont il faut protéger la Cité.

Sur ce point, il va de soi que chacun est libre d’avoir son opinion – quoiqu’il semble bien incongru de comparer l’ascension d’un Florian Philippot à quelque phénomène électoral des heures les plus sombres – ; mais alors ne faudrait-il pas que tous ces journaux, de la Picardie à la Côte d’Azur, révèlent au grand jour qu’ils sont les disciples de ce grand Janus idéologique, de ce « Front » du Bien qui ne sait plus se définir autrement que par son opposition à l’autre « Front » diabolique ? Les citoyens ne seraient-ils pas en droit de savoir que neuf quotidiens sur dix, en France, se sont donné pour mission, non pas d’informer avec la plus grande objectivité possible, mais de propager les valeurs du Système ?

Au lieu de cela, la presse dissimule ses partis pris sous ses formulations sournoises et son vocable retors, donnant à penser à la majorité qu’il y aurait, dans son approche, une sorte d’universalité indiscutable. Le « sursaut républicain » serait donc un fait ? Nul ne pourrait donc penser honnêtement qu’il y eût, dans cette réaction, une large part de collusion malpropre et aussi, dans une certaine mesure, beaucoup de lâcheté ? Et les presque sept millions d’électeurs du FN peuvent-ils être si catégoriquement évacués de l’espace républicain ?

15 décembre 2015

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