[STRICTEMENT PERSONNEL] « Et moi, qu’aurais-je fait ? »

« Si j’avais dû choisir, en 1940, qu’aurais-je fait ? » La réponse, si l’on s’interroge sincèrement, n’est pas simple.
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Pure coïncidence ? Effet de mode ? Tendance plus durable ? En 2026, le cinéma français, après un temps de délaissement relatif, a puisé à plusieurs reprises dans la mine inépuisable de scénarios que met à la disposition des producteurs et des réalisateurs l’une des périodes les plus noires et les plus dramatiques de notre Histoire, celle qui s’étend de 1939 à 1945 et couvre la guerre, la défaite, l’Occupation et la Libération. À intervalles rapprochés, Les Rayons et les Ombres puis La Bataille de Gaulle ont été deux succès que justifie leur qualité et qui semblent attester d’un regain d’intérêt du public pour les sujets abordés avec un souci de vérité et une volonté d’objectivité que permet enfin l’espace de plus de quatre-vingts ans qui nous en sépare. Quoi qu’il en soit, la séquence ouverte par Xavier Giannoli et Antonin Baudry se clôt en cette rentrée avec Notre salut, d’Emmanuel Marre, qui semble également promis, à juste titre, à figurer en très bonne place au palmarès de cette année faste.

De la révolution nationale au marché noir

Le personnage central de ce film, qu’on ne saurait qualifier pour autant de héros, porte le même nom que son auteur, ce qui ne doit rien au hasard… Henri Marre est l’arrière-grand-père d’Emmanuel, qui ne l’a pas personnellement connu, mais a pu, notamment à partir des lettres échangées entre son aïeul et la femme de celui-ci, reconstituer le parcours et ressusciter, avec le climat de l’époque, la personnalité de l’ancêtre frappé d’une double indignité, nationale et familiale, et donc longtemps enseveli dans un oubli tacite par ses proches.

Jeune homme prometteur, polytechnicien, mais entrepreneur malheureux et même failli, littéralement sans le sou et tenu par sa propre épouse pour un raté, mais par ailleurs auteur d’un livre-programme de réflexion et de redressement sur l’économie et la société, Notre salut, passé totalement inaperçu, Henri Marre se précipite à Vichy, nouvelle capitale de « l’État français », avec l’espoir d’y être enfin reconnu à sa juste valeur et de participer, sous l’égide de l’intouchable maréchal qu’il vénère sincèrement, à la reconstruction du travail, de la famille et de la patrie. En dépit de son insistance et de ses pauvres intrigues, il n’est pas admis à faire partie des têtes pensantes de la révolution nationale. En désespoir de cause, il s’estimera trop heureux d’être nommé directeur d’un centre départemental de lutte contre le chômage, à Limoges, et de devenir, à sa modeste place, un rouage secondaire du nouveau régime qui tente de se mettre en place dans la défaite et la précarité.

Précisément la suite de sa carrière et la dégradation progressive de sa liberté de manœuvre, de son rôle et de son poste se dérouleront et s’aggraveront parallèlement à l’affaiblissement, puis à l’effritement, puis à l’effondrement de l’ordre nouveau que prétendait installer et incarner Vichy. L’occupation de la zone libre et l’appesantissement de la botte allemande sur un régime devenu croupion et une France vassalisée entraîneront la diminution puis l’effondrement du peu de pouvoir et des quelques apparences que tente de sauvegarder le haut fonctionnaire réduit, comme ses supérieurs, à entrer irréversiblement dans la collaboration jusqu’à organiser, tel le préfet Papon, le « ramassage » et le transfert vers des camps mystérieux d’un convoi de centaines de Juifs. Toutes illusions perdues, Henri Marre démissionne, mais pour se muer en margoulin du marché noir avant de prendre la fuite, d’abandonner sa famille, de se soustraire, semble-t-il, à la Justice et de disparaître pour de bon, après le régime qu’il avait servi, en 1956. Effacement d’un homme que l’on oublie et d’un passé qui ne passe pas.

Certains ont parlé, un peu vite, à propos de Notre salut, de chef-d’œuvre. C’est un terme qu’il ne faut pas galvauder. Contentons-nous de saluer, sur ce sujet encore scabreux, de saluer un film serein, vrai, mettant en scène les hommes et les faits tels qu’ils furent, et pour cela même convaincant, frappant, fort et, surtout, juste. Donc, pour ces seuls et rares mérites, digne de rejoindre ceux, de la même hauteur, du même niveau, qui se comptent sur les doigts de la main. Nuit et Brouillard, d’Alain Resnais, Lacombe Lucien, de Louis Malle, Monsieur Klein, de Joseph Losey, Uranus, de Claude Berry. Auxquels on ajoutera, dans un registre tout à fait différent, et parce qu’ils prêtent à rire, même de l’horreur, ce qui soulage, même à l’idée que nous pourrions connaître le même avilissement, la même honte, Les Chinois à Paris, de Jean Yanne, qui, mine de rien, laisse songeur.

Et précisément, c’est sur un aspect du film d’Emmanuel Marre, le plus original, le plus profond, que je souhaite insister en conclusion. Notre salut inscrit l’action, le déroulement et l’issue de cette petite et médiocre histoire individuelle dans le cadre de la lenteur, de l’interminable lenteur, et de l’incertitude, l’insupportable incertitude qui furent le lot de tous ceux qui furent les témoins, les acteurs ou les victimes de cet abominable et sanglant épisode de notre Histoire.

Nous connaissons, nous autres, la fin de l’histoire...

Ses contemporains ne la connaissaient pas. Nous savons comment elle s’est terminée. Nous savons donc qui a gagné et qui a perdu. Nous savons donc, bien sûr, que par bonheur, les bons l’ont emporté, et donc le camp du bien, où le petit père des peuple - le doux, le bon, le grand Staline - occupait la première place. Nous savons que, symétriquement, les méchants ont été vaincus, donc le camp du mal, et à sa tête son incontestable incarnation, Hitler. Les historiens et les mémorialistes ont mis à notre disposition tous les matériaux qui nous permettent d’attribuer à chaque camp et à chaque dirigeant ses crimes, ses fautes, ses erreurs, ses horreurs. Ce que nous avons progressivement et insensiblement oublié, c’est qu’il n’a pas toujours été si facile d’y voir clair, particulièrement en France où, comme en 1815, en 1871, après des défaites, des débâcles, des calamités dont aucune n’a égalé l’ampleur et la grandeur du désastre de 1940, le plus difficile, pour les pires comme pour les meilleurs n’a pas été de faire leur devoir mais de savoir où il était. Les engrenages qui ont mené certains à la gloire ou à la mort ont été déterminants, comme ceux qui ont conduit d’autres à la honte ou à la mort.

À qui, ayant vu Notre salut, ne se contenterait pas d’avoir découvert un itinéraire et un personnage finalement représentatifs de leur époque mais voudrait, au-delà de l’anecdote et du spectacle, en tirer une réflexion et une leçon, je ne saurais trop recommander de se planter devant sa glace, en considérant la somme des complaisances, des lâchetés, des démissions, des facilités et des traits de courage, de caractère, de dignité, d’honorabilité dont a été tissée sa propre vie, et de se demander : « Et moi, si j’avais dû choisir, en 1940, qu’aurais-je fait ? » La réponse, si l’on s’interroge sincèrement, n’est pas simple.

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Dominique Jamet
Journaliste et écrivain Président de l'UNC (Union nationale Citoyenne)

Vos commentaires

71 commentaires

  1. Quel bel article. Cependant je garde une révérence totale aux « zinzins » qui ont fait le saut. Les marins de l’ile de Sein, le fonctionnaire colonial Messmer, les anonymes empruntant les chemins du Pays basque qui menaient souvent aux prisons espagnoles etc. etc. etc.

  2. Je lis à l’instant les réactions, les commentaires à propos du film et je suis surpris du peu de retours suscités sur cette réalisation. Tout est si juste dans ce film, si proche de cette époque, tout est si bien rendu que ce « sans-faute » ,s’il n’est pas un chef-d’œuvre, lui ressemble. Bravo. Et que nos amis du Bld Voltaire aillent davantage au cinéma. Celui d’aujourd’hui a encore…de beaux restes à venir.

  3. C’est toujours difficile de dire à posteriori notre comportement face à une situation d’autant plus compliquée que nous n’en connaissons que les témoignages qui viennent de différents horizons, politiques, géographiques, sociaux, seul le tempérament de chacun pouvait dicter sa conduite comme aujourd’hui d’ailleurs face a la crise que nous connaissons.

  4. Comme beaucoup , rien pour protéger rien que ma famille et surtout trouver à manger tous les jours , facile aujourd’hui de penser qu’on aurait pu être un héros , il ne fut pas oublier qu’à l’époque nous avions un maréchal vainqueur de Verdun , proche de ses hommes , donc confiance . De plus de cette sombre période , mes parents l’ont vécu , ma mère , exode , puis rentrée , les SS chez elle car ma grand-mère tenait un café , pistolet derrière la nuque ,mon père en captivité en Allemagne ; donc ils m’ont parlé de tout ça , les Sénégalais qui préféraient mourir en décapitant un SS que de se rendre , de plus aujourd’hui on critique Pétain ( je ne suis nullement pétiniste) mais en collaborant et c’est bien triste qui ne vous dit pas qu’il a évité que la France ressemble à une deuxième Pologne , le pire est la déportation des Juifs , on cible Pétain dont d’ailleurs notre cher Mitterrand a été vichyste pote avec Touvier comme De Gaulle avec Papon , d’ailleurs l’autre jour à la télé on voyait une photo de Simone Veil tout sourire envers Papon , bizarre non ? Ou Badinter defendant Mitterrand , les deux sachant leurs passés , et à nous petits Français on veut toujours nous la jouer repentance , culpabilité ? Avec moi ça ne marche pas surtout ce genre de propos de la part de communistes , copains des nazis il fut un temps et aujourd’hui veulent faire passer le RN pour un parti nazi , de qui se fout-on ?

    • Mon père a été un héros. Ayant réussi à ne pas se faire faire prisonnier et à se faire démobiliser à temps, il a été paysan en plus de son travail. Il a nourri gratuitement sa famille, sa famille élargie et ses connaissances. Je ne sais rien sur d’autres activités sauf qu’il écoutait Radio Londres et la radio suisse et qu’il a refusé de faire chanter « Maréchal nous voilà » aux enfants.

  5. De toute façon, l’histoire étant écrite par les vainqueurs, il est de toute façon tentant aujourd’hui de se « la pèter » en disant qu’on aurait résister de toute façon. En réalité, je pense que beaucoup d’entre nous, s’ils avaient vécu cette époque, auraient sans doute d’abord eta ant tout chercher à sauver leur peau.

  6. Non, mais monsieur Jamet , vous n’y comptez pas ? Les français , surtout ceux de gauche , qui s’attribuent le rôle de « camps du bien », ils auraient tous été résistants , bien entendu !
    Les collabos auraient été , tous des futurs militants du FN puis du RN ! « Of course »!
    Avec 2 à 3 pour cent de vrais résistants , et autant de collabos ,dans les années 40 45, nous nous retrouvons aujourd’hui, avec les miracles de la technologie moderne des médias et réseaux sociaux ,en 2026 , avec 50 pour cent de résistants virtuels , purs et durs , qui s’attribuent , donc le rôle de qualifier de fachos et presque de nazis , l’autre partie de la population française, qui, bien sûr, et dans leurs petite tête, auraient été des collabos puisqu’ils ne veulent pas aujourd’hui , de l’envahissement migratoire imposé . Les proportions variant suivant les circonstances de l’histoire.

  7. 84 ans – le temps de se souvenir et de réfléchir ; Pétain était auréolé de la victoire de la Grande Guerre, dont mon grand-père était revenu médaillé… Et invalide. Alors sans doute lui aurais-je tout d’abord fait confiance, comme je l’ai fait à MACRON à son premier mandat. Ensuite, les yeux bien ouverts et l’esprit en place, le revirement aurait sans doute eu lieu et j’aurais essayé de mon mieux de « bouter hors de France » l’ennemi.

  8. Très bonne question, surtout justifiée chez son auteur au vu de son histoire familiale…Mais chaque Français (souchien) actuel n’a-t-il pas eu, dans la sienne propre, un triste mélange des genres entre le résistancialisme triomphant et la honte de la collaboration ? C’est, à peu de choses près, le cas pour moi, avec, le cas échéant, des mémoires paternelle et maternelle un peu…opposées…

    • Je croyais que les français n’avaient eu que des résistants dans leur famille et que les pro Pétain , ou pro régime de Vichy , pas celle de l’eau bien sûr, étaient l’exception ???
      Les pro Pétain n’étaient pas nécessairement des pro nazis à part pour les simplistes .
      Beaucoup de parents avaient appelé leur fils Philippe en l’honneur de Pétain, le héros emblématique de la guerre 14 18 , pas en rapport avec Hitler mais parce que peut être qu’ils imaginaient à un certain moment qu’il leur avait fait échapper au pire . Ce qui a été vrai dans une certaine mesure et jusqu’à une certain moment . La France malgré ce que laissent croire beaucoup d’ennemis de leur propre pays ou partis de l’étranger n’a pas été le théâtre de pogroms comme l’Ukraine en a connu avec le concours des ultra nationalistes de Bandera , héros du Zelensky de l’UE. Il y a eu un vrai génocide des juifs en Europe de l’Est, ou ailleurs comme la Belgique ou les Pays bas et bien sûr l’Allemagne et l’Autriche ne les oublions pas trop facilement , ce qui n’a pas été le cas de la France où la communauté juive a été beaucoup plus préservée qu’ailleurs . Faut il le rappeler et ne pas jouer avec la méconnaissance crasse de la jeunesse d’aujourd’hui, de 60 à 18 ans qui n’a connue que les affirmations tendancieuses d’une gauche s’attribuant tous les bons points et en opposition, diabolisant les autres , de façon caricaturale , dans un manichéisme dont elle a le secret et abuse ces naïfs .

  9. Se planter devant sa glace.

    Quelle Histoire si la France et l’Angleterre, au lieu de rester l’arme au pied et de jouer au foot, s’étaient jetés au secours de la Pologne ?
    Quel Présent si la « bien pensance » actuelle avait eu à subir les restrictions alimentaires, la présence du nazi imposé dans sa demeure ? Avait eu la tentation de mieux vivre en fréquentant les sources du plaisir et de l’abondance ?

  10. C’est la question que je me suis souvent posée. Ce dont je suis sûre c’est que n’approuvant pas les actes de destruction, de « terrorisme », je n’aurais pu entrer dans un réseau de « résistance ». Et j’avoue aussi que l’autre raison aurait été la peur de la torture, dans l’éventualité d’une capture par la gestapo… Ce qui me fait dire qu’il est plus facile de « résister » aujourd’hui que dans ces années-là, plus facile d’être patriote via internet que pendant la dernière guerre…

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