Depuis décembre 2013, le Sud-Soudan est plongé dans une atroce guerre civile dont nos grands font rarement état. Le Sud-Soudan, pas encore indépendant, fut le lieu de ma première expérience africaine, en 1989. J’y fus le témoin de la famine, du déplacement et de la guerre. Dans les années 90, j’ai côtoyé des Sud-Soudanais, en Ouganda. J’ai contribué à l’éducation de nombre d’entre eux. Leur espoir de rentrer au pays semblait alors très ténu, mais ils étaient tous assoiffés d’éducation. En les aidant à atteindre leur but, nous avions le sentiment de contribuer modestement aux fondations d’une nouvelle nation, d’où les germes de la haine tribale auraient été éliminés.

J’ai passé l’an 2000 à Rumbek, localité du pays dinka, tenue par la SPLA, travaillant pour une ONG allemande. Je dirigeais un projet incluant un hôpital de campagne offrant des services chirurgicaux. J’y fis à nouveau l’expérience de la guerre et de la misère. Je passais une grande partie de mon temps à observer le ciel, tentant de réperer les avions venus du nord larguer leurs bombes. Je voyais avec tristesse toute une génération privée d’éducation. Je fis tout mon possible en donnant un peu de mon temps à la petite école primaire voisine. Mes efforts permirent à quelques jeunes Sud-Soudanais d’être instruits en Ouganda. Je suis fier du succès de certains d’entre eux. Comme eux, j’étais plein d’espoir lorsque le traité de paix de Nairobi fut signé, en 2005. Nous pensions que cela marquait le début d’une nouvelle ère, une ère de paix et de stabilité.

En avril 2013, j’ai passé une dizaine de jours à Djouba, la capitale du nouvel Etat indépendant. Ce que j’y vis m’inspira des sentiments mitigés. La ville connaissait une expansion rapide, des gens venus des quatre coins du monde s’y trouvaient, attirés par la possibilité de faire de l’argent rapidement, la corruption gangrenait tout. Les officiels circulaient à bord d’énormes véhicules 4×4 luxueux. La guerre et le nettoyage ethnique continuaient dans certaines parties du pays, en particulier dans l’État de Jonglei. Je me demandais, à l’époque, si le Sud-Soudan n’était pas mal parti. Ce qui s’est produit depuis décembre 2013 ne m’a aucunement surpris. La guerre, au Sud-Soudan, a commencé dès 1955. Elle ne s’est interrompue qu’une petite décennie, dans les années 70. Elle ne s’est pas achevée avec l’indépendance, en 2011. La et les droits de l’homme n’y ont guère eu droit de cité : la SPLA n’a jamais été guidée par des principes démocratiques. La paix et la stabilité sont désormais un rêve oublié. Une cruelle guerre fratricide est en train de détruire cette nouvelle nation, du fait de ses leaders qui se battent pour le pouvoir, pour le contrôle des richesses générées par le pétrole. La haine tribale est de nouveau à l’ordre du jour. Des centaines de milliers de Sud-Soudanais ont fui les campagnes pour s’entasser dans des camps insalubres à la périphérie des villes. Des dizaines de milliers d’enfants ont été raflés pour être transformés en soldats. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été massacrés par la soldatesque, leur seul tort était d’appartenir à la « mauvaise » ethnie. Ces horreurs sont le fait tant des rebelles de l’ancien vice-président Riek Machar que des soldats de l’armée loyale au président Salva Kiir, ou encore de groupes armés plus ou moins incontrôlés. Pour décrire les massacres commis au , le terme de « génocide » a déjà été utilisé.

Les rares nouvelles provenant du Sud-Soudan sont terribles. Le Sud-Soudan parviendra-t-il à sortir de cet abominable cycle de haine et de violences ? Alors que le plus jeune État de la planète célèbre le 4e d’une indépendance durement acquise, j’avoue ne pas être optimiste.

11 juillet 2015

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