Editoriaux - Médias - Religion - 22 mai 2015

Pour qui sonne le glas

Les uns ne craignent pas plus de mourir qu’ils ne rechignent à tuer. Les autres tiennent à l’existence et le prouvent en préférant la poudre d’escampette à toute autre. Les uns ont un but collectif – rétablir le califat sur les terres d’Islam – et un espoir personnel – aller au paradis avec les houris. Les autres ne savent pas toujours pourquoi et ne savent parfois que trop pour qui ils se battent. Les uns, volant de succès en succès, sont portés par la victoire. Les autres, se traînant de revers en déroutes, sont entrés dans la spirale de la défaite. Les uns croient, les autres n’y croient plus.

Mais la foi et le moral n’expliquent pas tout. Les djihadistes disposent désormais d’armements terrestres équivalents à ceux de leurs adversaires. Aux matériels récupérés dans les arsenaux qu’ils occupent, à ceux que les vaincus sèment sur les routes, à ceux qu’Américains et Britanniques s’obstinent à livrer à de supposés démocrates syriens entre les mains desquels ils ne font que passer avant d’atterrir entre les mains des salafistes du Front Al Nosra et autres succursales d’Al Qaida, s’ajoutent désormais ceux que le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie expédient presque ouvertement sur le front syrien.

Chacun, dans cette affaire, poursuit ses propres buts. Si, pour nombre de combattants de la base, le conflit en cours est essentiellement un nouvel épisode de la traditionnelle guerre de religion entre sunnites et chi’ites, les dirigeants voient plus loin. L’obscurantiste régressif en complet gris qu’est décidément Recep Tayip Erdogan caresse de près son rêve obsessionnel : restaurer sous une forme ou une autre l’empire ottoman et replacer tout ou partie de la Syrie et du Liban sous l’influence ou le protectorat de la Turquie. Pour les monarques du Golfe, ils obéissent à deux préoccupations dont la deuxième est une illusion : contrer les ambitions iraniennes et détourner sur d’autres champs de bataille la colère et la haine que suscitent très justement chez les musulmans pieux leurs régimes pourris jusqu’à la moelle. Ce faisant, ils ne gagnent qu’un peu de temps. Le conflit actuel n’est qu’une première étape dans l’esprit des djihadistes qui ne tarderont pas à retourner leurs armes contre ces protecteurs qu’ils méprisent avec raison. Quant aux États-Unis et à leurs satellites occidentaux, ils s’obstinent contre l’évidence à faire comme si l’on pouvait encore dissocier la Syrie de l’Irak et préserver celui-ci, du haut du ciel, de la contamination à laquelle on abandonne celle-là. Les insensés ! La chute de Palmyre leur ouvrira-t-elle enfin les yeux ? L’État islamique, ignorant les frontières artificielles héritées de la colonisation, a d’ores et déjà étendu son emprise sur un territoire d’un seul tenant qui englobe, comme le découvrent tout d’un coup nos médias épouvantés, la moitié de la Syrie et la moitié de l’Irak. Comprendront-ils enfin que l’ambition de Daech n’a d’autres limites que celles que lui assignera le sort des armes et que le monstre qu’ils ont laissé grossir est en train de leur échapper ?

Si Bachar el Assad contrôle encore les grandes villes et plus de la moitié de la population qui n’a pas fui la Syrie, il le doit d’une part à l’engagement derrière lui des minorités qui ont tout – tout – à redouter de la victoire du gang des Barbares, d’autre part à l’appui sans faille de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah libanais. Mais les derniers événements montrent à l’évidence que le régime et l’armée, à bout de forces et de souffle, ploient sous l’assaut des fanatiques ?

L’Occident aveugle, sourd et lâche, s’est accordé un délai d’une dizaine de jours pour conférer sur l’évolution de la situation. A-t-on jamais vu les pompiers tenir des assemblées générales lorsqu’une maison brûle ? Il est peut-être encore temps d’inverser la vapeur, de sommer nos amis, s’ils entendent le rester, de renoncer à être les alliés de nos ennemis, de coopérer avec l’Iran, avec la Syrie, avec la Russie, pour circonscrire l’incendie, de ne plus se comporter en spectateurs impuissants ou complices du désastre où s’engloutit, avec le Proche-Orient, une part de notre civilisation.

Sinon, après Idlib et Palmyre, ce sera Homs et Damas. Après Mossoul et Ramadi, ce sera Falouja et Bagdad. En attendant la suite. Tu te demandes, écrivait Hemingway, pour qui sonne le glas. Il sonne pour toi.

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