Editoriaux - Education - 9 juin 2019

Simplifier le français pour résoudre l’illettrisme ? La barbarie est aussi la haine de la langue…

La « gouvernance » de la société « moderne » ressemble à l’art du picador : on exténue la bête jusqu’à ce qu’elle se résigne à recevoir l’estocade comme un acte de compassion.

Une « spécialiste » en « sciences de l’éducation » (Nietzsche disait déjà que le nihilisme verrait proliférer les experts), Fanny Meunier, nous a livré, le 8 juin, dans un entretien donné à 20 Minutes, la dernière version d’une vieille rengaine, aussi ancienne que l’est le pédagogisme, sur les difficultés rencontrées lors de l’apprentissage de la lecture. Et comme tous ces gens ont toujours leur remède à portée de main, comme jadis Diafoirus – dont je suppose qu’il fut, lui-même, bardé de diplômes -, on nous susurre encore une fois de « mettre l’écrit à jour de l’oral », car, voyez-vous, « la lecture est un sport ardu, difficile », voire « élitiste » (le gros mot est lâché) et, horresco referens, « anachronique » ». Si bien que ce serait l’« optimisme » de nos écoliers qui en prendrait un coup. Le progrès serait dangereusement attaqué par le « rapport passionné à [la] langue ».

On se demande parfois comment ces « chercheurs » ont pu obtenir des diplômes, je présume, très difficiles à obtenir, eux qui, du reste, sont le produit d’une École exigeante, difficile, complexe. Car, outre que leur analyse est fragile (simplifiez l’orthographe, la langue, vous aurez toujours autant de problèmes qu’avant, car là n’est pas le problème), les remèdes qui sont proposés sont extrêmement dangereux et ne feront que les aggraver.

D’abord, la distance entre l’écrit et l’oral, qui a toujours existé (le français étant, d’ailleurs, l’évolution du latin oral – mais notre langue a mis des siècles à se constituer), et partout, y compris dans les langues phonétiques, comme l’espagnol (où les difficultés de lecture existent tout autant chez les jeunes). En revanche, enlever la « complexité » d’une langue, c’est l’appauvrir. La langue française est compliquée, ardue (et je ne parle pas de l’orthographe, dont la difficulté ne réside pas seulement dans la forme usuelle des mots [ph pour « f », par exemple], mais surtout dans les règles de grammaire, qui ont leur légitimité), parce qu’elle sert d’instrument à une pensée complexe, fine, pleine d’allusions, où il faut lire entre les lignes, où les émotions doivent être saisies avec esprit et profondeur (supprimez le subjonctif, vous anéantissez une dimension de l’existence, peut-être la plus importante).

Exactement le contraire de cette langue misérable qu’ânonnent nos politiciens en croyant s’adresser à des attardés mentaux. On connaît le sort malheureux d’ouvrages, anciens déjà, pour la jeunesse, dont la narration s’est scandaleusement « simplifiée », mise à la portée des ignorants que sont devenus les écoliers, par une transformation des temps, par le remplacement du passé simple par le présent, pour la raison démagogique que les jeunes ne connaissent plus ce temps difficile. Pourquoi ne pas l’enseigner ? Et comment lire les livres de notre patrimoine littéraire considérable sans pouvoir le maîtriser ? C’est notre mémoire, nos racines, que ces « savants » libertaires-libéraux veulent éradiquer. La simplification d’une langue est l’arme des dictatures totalitaires qui veulent abêtir la population. Ce n’est pas un hasard que ce type de message soit relayé avec gourmandise par les médias. On sait qu’on ne lit guère, dans les écoles de journalisme.

Quant aux difficultés rencontrées par les jeunes générations, il est nécessaire de relire McLuhan et son analyse des transformations des structures mentales dues à l’émergence de la cybernétique, et des changement désastreux par rapport à la mémoire, à la discrimination des signes, à la compréhension de la syntaxe, etc., et reconnaître que le rejet du livre procède d’un phénomène plus général, qui est la haine de la culture « savante », de l’effort intellectuel, et l’appétence contemporaine pour tout ce qui est facile et pulsionnel, vulgaire et bas. Quand, justement, l’École devrait être un lieu d’apprentissage volontariste de mise à distance, non d’adhésion servile à une « réalité » asservissante.

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