Editoriaux - Société - Supplément - Table - 16 mars 2013

Si vous haïssez la France, vous devez partir. Et vite.

Nul n’est obligé d’aimer la France ! Mais nul n’est tenu de la haïr. Dans l’immeuble où j’habite, ma voisine du dessus apprend péniblement à jouer du piano et tous les jours elle assassine Mozart. Cela me dérange. Je lui en ai fait la remarque en lui suggérant — un peu méchamment — de laisser en paix La Marche Turque pour se concentrer d’abord sur Au clair de la lune. Elle n’a pas vraiment apprécié et je me suis excusé. Elle continue à meurtrir Mozart mais beaucoup moins souvent. Et moi, je me suis fait une raison. Je ne suis pas sûr de toujours aimer ma voisine mais je ne la hais point. Si tel était le cas, je déménagerais.

Ma voisine du dessous m’en veut. Mon fils organise assez fréquemment des soirées très bruyantes qui l’empêchent de fermer l’œil. En mon absence, elle est montée pour l’invectiver. Je n’ai pas apprécié et je le lui ai fait savoir plutôt sèchement. Mon fils, à ma demande, a réduit le volume sonore de ses fêtes. Je ne suis pas sûr que ma voisine m’aime. Mais elle ne me hait point. Sinon, elle aurait déménagé.

Ainsi peut-on, avec quelques innocentes querelles de voisinage, vivre sous le même toit, dans le même immeuble, dans la même ville, dans le même pays.

Quand l’amour vient s’ajouter à cette entente, qui est une bonne entente, c’est un plus, un supplément de cœur. C’est beau, c’est merveilleux, mais ce n’est pas indispensable.

Si aujourd’hui il est tant question d’aimer la France, alors que le sujet n’était pas évoqué naguère, c’est que nombreux sont ceux qui la haïssent, purement, simplement, radicalement. C’est au regard de ce sentiment, de ce ressentiment, une véritable invalidité de l’âme, qu’il convient d’apprécier l’émouvante déclaration d’Aznavour relevée par Boulevard Voltaire.

Le chanteur d’origine arménienne a expliqué comment, avec tant d’autres Arméniens, il avait appris à aimer la France. Et comment il avait, avec bonheur et joie, sacrifié une part de son arménité pour devenir le plus Français possible. « Il faut le faire sinon il faut partir » a-t-il ajouté. J’ignore à quelle part d’arménité Aznavour a renoncé. Je ne sais pas non plus s’il est nécessaire de se priver de sa germanité, de son italité, de sa polonité, de sa judéité ou de son arabité pour vivre sous le même toit que ceux qui ont tous leurs ancêtres enterrés sur le sol français. Mais j’ai lu qu’au XIXe siècle, quand notre pays rayonnait sur le monde, symbole de liberté, de révolutions et de barricades, on répétait cette belle formule : « Tout homme a deux patries : la sienne et la France. »

Pourquoi cela ne serait-il pas valable aujourd’hui ? Mon appartement et ceux de mes voisines. Mon fils et les fils des autres. Mon cerisier (j’en ai un à la campagne) et le prunier du gars dont la baraque jouxte ma clôture. Cela suffit peut-être ?

Alors « La France, aimez-là ou quittez-là » comme dit Aznavour ? Pas nécessairement. Je comprends sa passion et ses débordements amoureux : j’ai les mêmes. Mais nos trajectoires singulières ne peuvent être érigées en modèle absolu. Reste que si vous haïssez la France, alors oui, vous devez partir. Où bon vous semble. Et vite.

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