Editoriaux - Justice - Musique - People - 12 février 2017

Seuls des juges sont aptes à juger

“On n’est pas des bamboulas, on est tous des Théo”, a déclaré, au Zénith de Paris, l’un des réalisateurs du clip de la jeune chanteuse Jain, récompensée à l’occasion de la 32e édition des Victoires de la musique. Succès garanti devant une salle ad hoc, où avaient pris place Audrey Azoulay et Benoît Hamon. Autre intervention très applaudie, vendredi soir : celle de la chanteuse Imany qui se fait fort de “demander des comptes à nos élites, des comptes à la police, de demander la justice pour Théo, pour Adama”. Adama, un autre jeune qui, lui, est décédé lors de son interpellation, l’année dernière.

Les deux affaires ne sont pas identiques, notamment quant aux circonstances et au profil des victimes. Il y aurait pas mal de choses à dire sur le cas d’Adama Traoré (Valeurs actuelles, par exemple, nous a proposé une contre-enquête dans son numéro du 12 au 18 janvier dernier). Théo n’avait, certes, pas d’antécédent judiciaire.

Cependant, ne nous fions pas aux émotions et aux passions du moment.

Théo a acquis, ces derniers jours, une notoriété dont il se serait sans doute bien passé. Dans le sillage de notre Président venu lui témoigner sa sympathie, nombreux sont les « people » qui ont souhaité se manifester à cette occasion car une lecture basique des événements leur permettait de s’illustrer hâtivement par de belles et fortes paroles. Mais n’est pas Voltaire ou Zola qui veut…

Stéphane Guillon s’est empressé de dénoncer la “barbarie monstrueuse des quatre policiers d’Aulnay-sous-Bois” tandis que Vincent Cassel a cru devoir lancer un vibrant “flic ou racaille, même combat”.

Les journalistes et, a fortiori, les humoristes (Nicolas Canteloup l’a appris à ses dépens, toujours dans le cadre de l’« affaire Théo ») ne sont pas les mieux placés pour se prononcer. Laissons la justice faire son travail. Le capitaine Alfred Dreyfus ainsi que Jean Calas ont fini par être réhabilités, même si ce fut un peu tard (surtout pour ce dernier).

Le tribunal médiatique ne vaut pas mieux que le tribunal populaire des dictatures ou des révolutions. Les foules sont promptes à lyncher. C’était vrai dans le Sud raciste des États-Unis autrefois, c’est vrai dans la France connectée, conditionnée et bien-pensante d’aujourd’hui où certains, chauffés à blanc par des irresponsables, se complaisent à sonner l’hallali quand la bête est blessée. François Fillon a raison de ne pas se courber face au Canard enchaîné. Une enquête est en cours. Elle va se poursuivre et la justice, éventuellement, aura son mot à dire. Quant aux électeurs, ils auront, dans deux mois et demi, la possibilité de s’exprimer par voie démocratique.

Enfin, une suggestion pour les artistes en mal d’inspiration : pourquoi pas une chanson pour Yann Saillour, de la BAC de Seine-Saint-Denis, qui a pris une balle en pleine tête, le 5 octobre 2015, en intervenant lors d’un braquage commis par un multirécidiviste en cavale, ou bien pour la jeune policière antillaise Clarissa Jean-Philippe, assassinée par Amedy Coulibaly, d’une balle dans le dos, à Montrouge, à l’âge de 25 ans, le 8 janvier de la même année ?

À lire aussi

Vers une recomposition à droite : surtout si le FN cesse d’apparaître comme anti-européen

L’économie, c’est important, la bataille pour l’emploi, c’est essentiel mais ce n’est pas …