Aujourd’hui, l’évolution de la science, par les espoirs qu’elle suscite dans sa mainmise – non sa maîtrise – sur le vivant, par sa capacité à repousser indéfiniment les limites de la procréation, fait renaître ce fantasme de la toute-puissance infantile. Jusqu’à l’âge de 2 ans, en effet, l’enfant croit qu’il est immortel et tout-puissant (phase 1 de sa maturation psychique).

Or, ce fantasme d’immortalité et d’invulnérabilité face aux maladies, à la souffrance et à la mort est fondé sur une illusion dont les effets peuvent être graves pour la survie même de l’enfant. Les adultes ont le devoir de protéger l’enfant parfois contre lui-même.

La révision des lois de bioéthique d’aujourd’hui pose une question essentielle, qui est celle d’une société qui a dépassé normalement le stade du fantasme de la toute-puissance infantile : l’adéquation avec la réalité des limites humaines.

Sachant que le risque zéro n’existe pas, que la maladie, la souffrance doivent être combattues mais font partie de la vie, sachant que l’homme est mortel, comment allons-nous mettre les possibilités de la science au service de la vie et non la vie au service des possibilités de la science ?

La révision des lois de bioéthique interroge le projet de société que nous voulons construire en évitant le piège de l’instrumentalisation de la vie humaine. Certes, le désir de soigner est éminemment légitime et l’injustice doit être combattue. Cependant, force est de constater que ce qui entre en jeu dans le développement croissant du diagnostic préimplantatoire (DPI) et du diagnostic prénatal (DPN) aujourd’hui n’est pas tant la recherche de soins à apporter aux malades que le développement de techniques de plus en plus sophistiquées pour les éliminer avant leur naissance. Or, étonnamment, cet aspect ne semble pas faire débat dans le cadre de la révision de la loi. La question de savoir ce que soigne le DPI n’est même jamais posée.

Cette pratique est à la source d’une profonde injustice car elle a pour but la production d’embryons in vitro, puis leur sélection en fonction de leur « état de santé » et, enfin, la destruction des embryons atteints. On peut comprendre le désir des parents de vouloir donner la vie à un enfant indemne : ce désir est légitime. Cependant, combien de frères et sœurs malades sont sacrifiés pour que naisse un seul enfant « sain » ? L’enfant du « Bébéthon », présenté comme un enfant de l’espoir, est-il un enfant guéri par la recherche ou un embryon sain survivant du tri embryonnaire préimplantatoire ?

Le DPN est aujourd’hui présenté comme un service offert aux familles ; or, il s’apparente le plus souvent à une traque de la malformation qui contribue à créer un climat excessivement anxiogène. En réalité, il est surtout utilisé, aujourd’hui, par des médecins soumis à la pression d’une judiciarisation croissante de l’acte médical, dans le but de se protéger.

De leur côté, les techniques de fécondation in vitro sont entrées dans une logique productiviste qui consiste à produire des embryons en surnombre, à les congeler et à les stocker : ce qui revient à considérer la vie humaine comme un objet de fabrication. Que faire des embryons surnuméraires et pourquoi les deux embryons réimplantés auraient plus de valeur que ceux qui sont restés congelés ?

Ces techniques posent de graves questions éthiques, en particulier par les conséquences qu’elle induisent sur les fratries, dans le couple, et pour la société. On mesure mal les effets délétères de ce type de pratique sur le développement psychologique de l’enfant et récemment, la recherche en psychiatrie prénatale a fait état de traumatismes spécifiques liés aux techniques de procréation médicalement assistée, en particulier le traumatisme du « survivant péri-conceptionnel »: l’enfant ayant survécu à une décongélation et/ou un tri embryonnaire préimplantoire.

Cette prise de conscience de risques psychologiques est une donnée essentielle du débat bioéthique. Elle met la société en position de responsabilité face aux choix qu’elle engage pour les générations à venir.

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