Le succès de librairie du « Suicide français » d’Éric Zemmour porte en lui-même une grande ambivalence. L’auteur aime son pays, passionnément son histoire, et il dresse cependant le constat de son échec. Qui dit suicide dit mort. Le livre s’achève sur la tombe de la France et par les « dernières pages de l’Histoire de France ». Alors, on peut bien sûr souhaiter que cette vision soit le choc qui provoque le sursaut. On peut espérer que les lecteurs qui se ruent sur l’ouvrage soient mus par la volonté d’en refuser la conclusion. On doit aussi craindre que la rencontre d’un titre aussi pessimiste avec une grande partie de l’opinion soit le signe d’une conscience collective qui verse dans le masochisme, qui finisse par aimer gratter ses plaies ou s’adonner à la délectation morose.

Mais le risque est grand de s’en tenir à l’aspect négatif du bilan. Le rappel des heures glorieuses de plus en plus éloignées dans le temps, sournoisement obscurcies par la repentance, la longue liste des erreurs commises et des marches descendues risquent d’ancrer chez les Français une mentalité de perdants. Depuis Napoléon, rien, sauf de Gaulle ? Mais le premier conduit à Waterloo et a rétabli l’, comme se plaisent à le rappeler ses détracteurs. Le second a restauré la République à deux reprises, mais celle-ci, la Ve, se voit aujourd’hui contestée. De Gaulle arrive après le désastre de 1940 et permet d’avoir une part inespérée dans une victoire qui, objectivement, n’est pas la nôtre. Revenu au pouvoir, il se voit contraint de transformer une victoire militaire en défaite politique humiliante pour de nombreux Français et pour l’armée, avec l’abandon brutal de l’. Waterloo, Sedan, 1940, Điện Biên Phủ, l’, avec l’exception de la Grande Guerre, gagnée sur la Marne et à Verdun, à un prix exorbitant en vies humaines, et perdue à Versailles… Les Français ont perdu le goût de la victoire. Leur inconscient collectif est pénétré des actes héroïques qui sont censés compenser les défaites, de Cambronne à Camerone. Mais cette fierté dans la défaite inaugurée par Vercingétorix se rendant à César, c’est la « poulidorite » rappelée par Zemmour, cette propension à aimer les perdants avec panache plutôt que les gagnants méthodiques. Les Anglo-Saxons qui ont gagné leur long duel avec la France jusqu’à lui imposer leur langue et leur culture sont plus limpides. Il y a pour eux les “winners” et les “losers”. La France s’est habituée à être la seconde du Royaume-Uni, puis des États-Unis depuis un siècle et demi. Elle apparaît de plus en plus comme la seconde derrière l’Allemagne en , et fait profil bas devant la qualité des produits “made in Germany”.

Sardou chantait “Ne m’appelez plus jamais France” quand ce paquebot symbolique, arrivé trop tard, est devenu norvégien. Le Concorde, arrivé, lui, au mauvais moment du choc pétrolier, a fini par s’écraser à Roissy. Notre spécialité nucléaire se fait discrète sous la critique des écolos. Alors plus que jamais, il faut se rappeler ce qu’écrivait le maréchal Foch durant la Grande Guerre : “Pressé fortement sur ma droite, mon centre cède, impossible de me mouvoir, situation excellente, j’attaque !” Cette phrase recèle ce qu’il y a de meilleur dans l’identité française, ce que le “Suicide français” devrait réveiller par réaction !

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