Retraites : il faut se méfier de la France des régimes spéciaux !

Courageux mais pas téméraires : quand les gouvernements de droite réformèrent le régime général des retraites en 1993, puis le régime de retraite des fonctionnaires en 2003, ils contournèrent l’obstacle des régimes spéciaux. Ces bastions réputés imprenables, constitués notamment des employés des industries industrielles et gazières et de certaines grandes entreprises publiques (SNCF, RATP) qui mirent en échec le plan Juppé pendant l’hiver 1995.

L’existence de dispositions spécifiques à certaines professions en matière de protection sociale n’est pas, comme d’aucuns voudraient nous en persuader, la conséquence du contexte politique et social de 1945, où le Parti communiste et la CGT étaient en position de force. Dès le XIXe siècle, en effet, furent mis en place des régimes de retraite spécifiques aux chemins de fer (1855) ou aux mines (1894). Nul ne peut contester la légitimité de ces dispositions eu égard à la dureté des conditions de travail de l’époque. Lors de la création du régime général de Sécurité sociale en 1945, la majorité des ressortissants des régimes spéciaux choisirent de rester protégés par un régime propre, plus favorable et mieux adapté à leurs attentes.

Les perspectives financières et démographiques de plus en plus alarmantes pour ces régimes ont contraint le gouvernement Fillon à aligner les conditions de départ en retraite de ces salariés sur celles des fonctionnaires : la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite à taux plein pour les salariés affiliés aux régimes spéciaux est passée de 37,5 ans à 40 ans en 2012. Cette durée passera de 40 à 41 annuités en 2017 contre 2012 pour les salariés du privé et de la fonction publique. Par ailleurs, l’âge plancher de départ à la retraite avait été reculé.

Las ! Selon la Cour des comptes, qui a consacré un récent rapport sur les conséquences de ces réformes sur la RATP et la SNCF, les mesures salariales de compensation négociées au sein de ces deux entreprises rendront le bilan de la réforme globalement négatif, en termes financiers, sur l’actuelle décennie ! Un pas en avant, deux pas en arrière…

Curieusement, le rapport Moreau rendu le 14 juin au Premier ministre reste muet sur les régimes spéciaux. Et pourtant, ceux-ci ne survivent que grâce au respirateur artificiel de la solidarité nationale : près de 4 milliards de subventions versés par l’État ont été nécessaires l’an passé pour maintenir à flot les seuls régimes de la RATP et de la SNCF !

Avec 500.000 salariés et 1,1 million de retraités, la population concernée est, somme toute, relativement faible. Bien plus faible, numériquement, que les millions de Français qui viennent récemment de manifester, en pure perte, leur opposition à la loi Taubira. Mais contrairement à la « manif pour tous » qui alliait incurie stratégique et absence de moyens de pression effectifs, les minorités agissantes des régimes spéciaux disposent d’une maîtrise inégalée des techniques de conflit social et de réelles capacités de nuisance. Hollande n’avait évidemment rien à craindre de la France bien élevée, gentillette et inapte à l’affrontement ; il aurait tout à perdre, électoralement, d’un choc frontal avec la France des régimes spéciaux. Mais Bruxelles s’invite dans le débat et le presse d’engager au plus vite cette réforme : de quoi l’inciter à adopter, comme d’habitude, des demi-mesures qui ne résoudront rien et mécontenteront tout le monde.

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