Culture - Editoriaux - 5 novembre 2015

René Girard s’en est allé

Ne nous plaignons pas, les silences ministériels et médiatiques habituellement si rares ont permis quelques instants de recueillement devant la disparition d’un maître de la pensée française. La médiocrité d’un temps sait parfois rendre ce genre d’hommages paradoxaux.

René Girard, que je n’ai jamais croisé et que je ne maîtrise qu’avec la maladresse du lecteur fasciné, est peut-être avant tout le penseur du scandale. Scandale de la découverte du mensonge romantique qui prétend magnifier la passion individuelle quand elle ne révèle qu’un fantasme mimétique, scandale des irréductibles régularités d’une anthropologie que certains voudraient malléable, scandale, surtout, du Christ et de sa croix.

Et René Girard est scandale, parce qu’il remet tout à l’aune intolérable de la crucifixion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il faut imaginer l’effet de la lecture de Je vois Satan tomber comme l’éclair ou de Mensonge romantique et vérité romanesque à un esprit auquel on refuse l’édification. C’est une expérience de la continuité de l’humanité et de la force du salut.

Nous qui évoluons dans un monde dédaignant la magie et haïssant l’Incarnation, nous trouverons en ses pages le réconfort d’une pensée qui les décortique dans un formidable élan. Comprendre qu’Électre et Madame Bovary, Clytemnestre et Fabrice, Rodrigue et les divinités scandinaves peuvent nous parler de l’universalité du désir mimétique ou de la nécessité d’une victime expiatoire, c’est interroger la pureté et la nature des intentions humaines. C’est voir que la culture n’est ni un patrimoine, ni une utilité, mais une médecine de l’esprit matrice de conversions. C’est d’ailleurs ce qui se produisit chez René Girard.

Si personne n’a jamais croisé l’homme, chacun a rencontré en lui ou chez les autres de ces manies qui nous rappellent à la blessure fondamentale.

Il faut lire Girard avec un crucifix à son côté. Et regarder le don ultime de l’innocence pour considérer le sens de nos médiocrités. Vous n’y trouverez pas les cancans bourgeois qui voudraient que vous soyez en vérité par la multiplication des traumatismes. Vous n’y trouverez le moralisme oubliant que la force du désir a d’autres profondeurs que le cliquetis des braguettes. Vous n’y entendrez pas non plus que Dionysos est la voie de l’accomplissement personnel. Vous y verrez un Nazaréen au dialecte oriental nous montrer que ces dissimulations ne sont que les excuses des petits riens que nous sommes. La réponse est là : dans vos images pieuses et aux coins des chemins.

Des choses cachées depuis la fondation du monde nous hanteront. Et Girard demeurera. Parce qu’elles sont là.

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