QUAND UN VICOMTE (1935), paroles de Jean Nohain, musique de Mireille, et gros succès d’interprétation de Maurice Chevalier : "Quand un vicomte / Rencontre un autre vicomte / Qu’est-ce qu’ils se racontent ? / Des histoires de vicomtes… Quand une marquise / Rencontre une autre marquise / Qu’est-ce qu’elles se disent ? / Des histoires de marquises… Quand un gendarme / Rencontre un autre gendarme/ Rien ne les charme / Que les histoires de gendarmes." La sagesse même, une sagesse passablement désabusée.

Alors, rien d’étonnant, quand un ministre rencontre un autre ministre, s’ils s’administrent des histoires de ministres.

Le 24 juin dernier, François Fillon, Jean-Pierre Jouyet et Antoine Gosset-Grainville se retrouvent en toute discrétion dans un grand restaurant des Champs-Elysées, choisi pour l’excellence de sa cuisine et sa proximité avec le lieu de travail de chacun des trois convives. Trois hommes qui se connaissent bien. Le second a été pendant dix-neuf mois ministre dans le du premier et a succédé au troisième, ancien directeur de cabinet adjoint de l’ex- Premier ministre, à la tête de la Caisse des Dépôts et Consignations, avant d’être nommé secrétaire général de la présidence de la République. Le monde, ce monde est petit, et malheureusement dans toute l’acception du mot.

Il s’agit donc, ne l’oublions pas, d’un déjeuner privé, et même d’un déjeuner d’amis, ou supposés tels. Mais il se déroule au moment même où il n’est bruit que du Sarkothon, cet appel à la générosité des militants en faveur d’un infortuné plutôt fortuné qui n’a pas songé une seconde à contribuer sur ses propres deniers à combler le trou que ses imprudences financières ont creusé dans les finances du parti, et où vient d’éclater le scandale Bygmalion. Alors, tout naturellement, on parle boutique, on met Sarkozy au menu et tout porte à croire que, chacun à sa manière, les trois commensaux n’y vont pas avec le dos de la cuiller pour évoquer les malheurs de l’ancien président de la République. Mais que s’est-il dit exactement ?

Trois mois ont passé lorsque deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui achèvent un livre à charge contre Nicolas Sarkozy, ont vent du déjeuner de juin et des propos qui y auraient été tenus, grâce à des confidences émanant d’une source sûre. Quelle source, puisque de toute évidence il ne s’agit ni de Fillon ni de Jouyet, et qu’en dehors d’eux, seul Antoine Gosset-Grainville, qu’on ne va pas accuser inconsidérément, partageait leur table ? Aucun élément ne nous permet d’affirmer qu’un serveur du restaurant a laissé traîner dans le potage une oreille indiscrète. Au reste, ce n’est pas l’affaire.

Forts de leurs informations, Davet et Lhomme se rendent le 20 septembre à l’Elysée dont ils sont des familiers et demandent à Jean-Pierre Jouyet s’il est exact que François Fillon l’ait sollicité de peser sur la pour accélérer la marche des diverses instructions dont Nicolas Sarkozy est la cible. Le secrétaire général ne fait pas difficulté pour le reconnaître et les deux journalistes affirment qu’ils en ont la preuve. Attention, cela ne signifie pas qu’ils ont la preuve de la démarche de Fillon, mais seulement celle de la déclaration de Jouyet. Preuve fragile, puisque le 6 novembre, Jouyet revient sur cette accusation, preuve quand même car le 10 novembre le même Jouyet confirme ses premiers propos, ce que François Fillon dément avec indignation.

Parole contre parole. Les versions successives de Jean-Pierre Jouyet permettent de dire sans risque d’erreur qu’au moins une fois il n’a pas dit la vérité. C’est menti, démenti et rementi, comme aimait à dire Georges Bidault. Ajoutons que le parcours du secrétaire général ne plaide pas en sa faveur. Homme de gauche et intime de Hollande depuis plus de trente ans, Jouyet a déserté la gauche en 2007 pour prêter allégeance à Sarkozy et n’est rentré dans le rang de son ancien régiment qu’après la victoire de son grand ami. Ajoutons, quelle que soit l’intensité du ressentiment nourri par Fillon envers Sarkozy, qu’il est peu croyable qu’un homme aussi expérimenté et aussi prudent que l’ancien ait esquissé une démarche dont il connaissait mieux que personne l’inutilité et dont la divulgation risquait de ruiner l’image d’honnête homme, sérieux, incorruptible, transparent, sur laquelle il mise..

Que l’on croie ou non aux allégations de Jean-Pierre Jouyet (au fait lesquelles ?), on notera que l’accusation lancée contre Fillon pourrait bien ressembler à un coup de billard à trois bandes, assez dans la manière du président et de son secrétaire général, qui aurait pour effet, en discréditant l’un des deux rivaux de Sarkozy, de faciliter la marche de celui-ci vers la candidature, et l’on sait que le chef, si peu chef, de l’Etat, si mal portant, ne rêve que d’affronter de nouveau en duel celui qu’il a vaincu en 2012.

Les médias, sacrifiant une fois de plus à leur étrange conception de la hiérarchie des informations, donnent depuis trois jours à une affaire au demeurant insignifiante l’importance d’un scandale d’Etat et font des tonnes de mousse à partir d’un vieux fond de liquide de vaisselle. L’opinion ne les suivra pas sur ce terrain et tirera une fois de plus de cette affaire et de ses suites la conclusion que notre classe politique, enlisée dans la boue de ses connivences, de ses manœuvres, de ses intrigues, de ses malversations et de ses turpitudes, décourage la confiance, déshonore la et ne mérite qu’un coup de balai. Telle est la note d’un déjeuner de printemps, sous les ombrages des Champs-Elysées. Un peu salée.

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11 novembre 2014

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