Je ne parlerai pas de la troisième et dernière joute médiatique de la primaire de gauche parce que je la regarderai en replay, comme l’a fait pour le deuxième débat le président de la République qui a préféré aller applaudir la dernière représentation de la pièce de Michel Drucker.

Pour ma part, j’avais une bonne excuse puisque je devais intervenir dans le cadre d’une soirée réunissant 500 personnes et organisée par le Cercle K2 qui remettait des trophées célébrant, dans des domaines divers, une relation réussie entre les sphères universitaires et professionnelles.

Comme rien d’urgent ne me sollicite, je peux enfin m’abandonner à ce qui, depuis plusieurs jours, me titille. Un agacement face à une modernité qui croit pouvoir vendre le bonheur comme du savon et qui énonce des platitudes ou des absurdités.

Il y a des spécialistes pour cette littérature très lue parce que les gens tournent moins des pages qu’ils ne cherchent la recette miracle qui métamorphosera leur quotidien. Des expériences personnelles visent à édicter des règles générales et des banalités se piquent d’être applicables à l’existence de n’importe qui malgré les infinies diversités des tempéraments.

Je suis dans un couloir de métro et je vois une affiche vantant un livre d’Alexandre Jollien, une personnalité très estimable, mais qui nous donne le conseil suivant : Mieux vaut être qu’avoir !

D’abord, on a envie de répondre que les deux, je l’espère, sont compatibles et que pour le reste on a bien conscience qu’il ne faut pas laisser étouffer l’être par l’avoir. Ce sont des poncifs psychologiques et, en quelque sorte, des "marronniers" de l’humain, des préceptes tout pleins de sagesse convenue et qui ne sont à peu près utiles, tels quels, qu’à ceux qui les écrivent. Car l’ouvrage trouvera forcément des lecteurs avec de l’espoir, de la naïveté et de la bonne volonté. Chacun se débrouillera comme il peut pour se partager entre avoir et être.

Dans certains quotidiens ou hebdomadaires, il existe des rubriques "psychologie" qui offrent aux lecteurs des réponses à des interrogations capitales comme, par exemple, "Avoir l’esprit tranquille, pur fantasme ?" (Le Figaro du 16 janvier).

Mais qui peut donc avoir l’idée saugrenue de proposer, comme modèle d’intelligence et d’humanité, la tranquillité, la sérénité de l’esprit ? Comme si l’esprit n’avait pas vocation à l’effervescence, l’excitation, le trouble et la contradiction, comme s’il devait aspirer à une sorte de mort puisque l’esprit tranquille est un esprit qui n’en est plus un ? Cette injonction qui nous présente comme un objectif à atteindre ce qui serait, au contraire, un dessèchement, montre bien à quel point ces pseudo-enseignements de morale personnelle sont mensongers, combien ces margoulins du bonheur qui prospèrent pour venir s’engouffrer dans notre quotidienneté sont insupportables.

Que nous soyons heureux ou non, bien ou mal dans notre peau, personne, sur ce mode profane, ne sera assez légitime et compétent pour nous débarrasser de notre difficulté d’être, de notre souci d’avoir ou de ne pas avoir, de nos malaises intellectuels, de notre insécurité vitale.

Le doux ou le dur métier de vivre ne regarde que nous.

Qu’on nous laisse tranquilles et que les margoulins du bonheur ne s’occupent que d’eux !

Extrait de : Contre les margoulins du bonheur…

22 janvier 2017

Partager

À lire aussi

Olivier Duhamel : il paraît que « tous savaient ». Et, donc ?

Je suppose que les jumeaux Camille et Victor ne criaient pas sur les toits, la première ce…