René Girard s’inscrit dans la lignée ambitieuse de ceux qui cherchent et croient avoir trouvé une explication globale de l’homme et de l’histoire. Le prisme qu’il a inventé – le mimétisme – est-il valable, doit-il être pris en compte, est-il exclusif ou complémentaire d’autres théories ?

Sa théorie de la rivalité mimétique est incontestablement ce qu’il y a chez lui de plus intéressant. Élaborée à partir d’une étude des grands auteurs de la occidentale (Girard est, au départ, un critique littéraire), elle reprend des intuitions que l’on trouve déjà chez Tocqueville, Nietzsche ou Gustave Le Bon. Girard montre que plus une société tend à l’indistinction, plus elle interprète l’égalité dans le sens de la mêmeté, et plus elle suscite chez les individus la volonté de se distinguer et de s’affirmer aux dépens des autres. Cette théorie s’appuie sur une analyse originale du désir. L’« illusion romantique » consiste à croire à l’autonomie du désir, alors que notre désir serait toujours suscité par le désir qu’un autre a du même objet : à la limite, l’objet ne tient sa valeur que du fait d’être désiré par un autre que soi. La structure du désir est donc de nature intrinsèquement mimétique (“le propre du désir est de ne pas être propre”). Dans cette optique, le modèle et son imitateur deviennent vite des obstacles l’un pour l’autre, ce qui engendre la haine (comme le père et le fils dans la théorie freudienne de l’Œdipe). On comprend ainsi que la tendance à l’uniformisation puisse se révéler intrinsèquement polémogène. Girard exploite en particulier le thème des « frères ennemis » : en voulant transformer en « frères » tous les membres de la société, la modernité n’a fait que généraliser la rivalité entre les hommes.

L’inconvénient, c’est qu’en réduisant le désir à l’envie, Girard systématise. Rien ne prouve en effet que tout désir soit d’origine « mimétique ». Les choses s’aggravent à partir de 1972, quand René Girard, passant du cadre individuel au cadre collectif (de la psychologie à la sociologie), s’est mis en devoir d’expliquer l’origine de toutes les institutions politiques et culturelles de l’humanité par la thématique du “bouc émissaire”.

L’idée est la suivante : à l’aube de toute société, l’emballement de la rivalité mimétique entraînerait un accès généralisé de violence collective dont les groupes humains ne pourraient sortir qu’en se réconciliant autour de la désignation, puis de la mise à mort d’un bouc émissaire. René Girard voit dans ce « mécanisme victimaire », non seulement la source du sacré (“la violence unanime du groupe se transfigure en épiphanie de la divinité”), mais de toute organisation sociale. Toute la violence humaine depuis le commencement de l’humanité s’expliquerait donc, non par l’agressivité naturelle, mais par la rivalité mimétique. Et toute société serait fondée sur le souvenir, conscient ou non, d’un meurtre primordial. Comme Hobbes, mais au contraire d’Aristote (avec sa théorie de la philia), Girard ne croit donc pas à la socialité naturelle de l’homme.

Girard applique ensuite sa grille d’interprétation à l’histoire des religions. L’originalité du christianisme, affirme-t-il, est d’avoir renversé cette mécanique du bouc émissaire, qu’il dit propre aux « religions archaïques ». Dans le christianisme, Jésus s’offre en effet volontairement en sacrifice (pour le rachat des péchés de l’humanité) et ce sacrifice est nettement décrit comme une injustice. La victime est présentée comme innocente, alors que dans les « mythes » elle serait tenue pour coupable. Jésus serait donc le bouc émissaire qui a pris sur lui le mal du monde pour briser l’engrenage de la culpabilité. Avec lui, le bouc émissaire cesse d’être coupable : c’est la victime qui dit la vérité.

Né en 1923 à Avignon, mort à Stanford après une carrière menée aux États-Unis. Reconnu là-bas, ignoré ou sous-estimé en … Pourquoi ? Trop chrétien, trop humaniste, trop orgueilleux, trop solitaire ?

Je dirais plutôt trop autiste. René Girard était inapte au débat : il se contentait d’affirmer sans jamais démontrer. On ne peut pas dire non plus qu’il ait été ignoré en France, bien qu’il se soit installé aux États-Unis dès 1947. Si tel avait été le cas, François Hollande, qui ne l’a évidemment jamais lu, ne se serait pas fendu d’un communiqué grandiloquent saluant un “grand intellectuel exigeant et passionné” et un “humaniste dont l’œuvre marquera l’histoire de la pensée”. Élu à l’ en 2005, encensé par Jacques Attali, René Girard, qui se présentait comme un “catholique conservateur” doublé d’un “anthropologue révolutionnaire”, avait aussi fait l’objet de nombre de colloques, d’articles, d’ouvrages, approbateurs (Jean-Pierre Dupuy, Maria Stella Barberi) ou critiques (René Pommier).

Ce qui est vrai, en revanche, c’est que son systématisme a souvent empêché qu’il soit pris au sérieux, et que sa thèse, séduisante, a souvent suscité le scepticisme. Les historiens des religions, notamment, ont vainement cherché comment la théorie du « bouc émissaire » pourrait s’appliquer aux religions de l’Antiquité. D’autres ont contesté que le sacrifice soit, à l’origine, destiné à apaiser les pulsions agressives. De nombreux auteurs chrétiens, estimant que le péché ne se ramène pas à la seule violence mimétique, ont reproché à Girard de réduire le mystère du Salut à une révolution anthropologique, de chercher dans la vie de Jésus une théorie de l’homme plutôt qu’une théorie de Dieu, voire de faire de Jésus un « bouc émissaire », car ceux qui l’ont mis à mort ne cherchaient nullement à fonder une société ou à mettre un terme à une rivalité qui leur serait devenue insupportable. Le recours à un principe unique d’explication de toutes les conduites humaines, l’idée que la « théorie mimétique » constitue une clé pouvant ouvrir toutes les portes ressemblent en fait plus à une profession de foi qu’à une analyse des données existantes.

Propos recueillis par Dominique Jamet

7 novembre 2015

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