Sauf pour vous apparemment, le terme d’« idéologue » est désormais quasiment devenu un gros mot. Celui de « doctrinaire » aussi. Ces deux termes sont-ils synonymes ?

À l’origine, quand le terme est créé en 1798 par Destutt de Tracy, l’idéologie n’est encore que la discipline censée étudier les idées pour elles-mêmes. Très vite, le mot en est venu à désigner un système d’idées, de normes et de valeurs visant à proposer, sous une forme cohérente, et par opposition à la seule connaissance intuitive de la réalité, une certaine façon de se représenter et de comprendre le monde. L’idéologie a donc une portée plus large que la doctrine, qui cherche plutôt à fournir un programme d’action. Nécessairement collective (il n’existe pas d’idéologie individuelle), elle peut de surcroît revêtir les formes les plus différentes : idéologies politiques, économiques, sociales, religieuses, etc.

Ceux qui n’utilisent le mot que de façon péjorative y voient un prisme déformant, qui engendrerait inévitablement une « fausse conscience ». Il s’agit en réalité d’un filtre. Pour l’espèce humaine, les faits bruts sont en eux-mêmes dépourvus de sens. L’homme est un animal herméneutique, c’est-à-dire qu’il a besoin d’interpréter les faits en fonction d’une grille qui puisse leur donner un sens. C’est par là que l’idéologie se révèle à la fois utile et omniprésente. Bien entendu, les idéologies peuvent être bonnes ou mauvaises, pertinentes ou erronées, mais d’une erreur idéologique on ne peut déduire que toutes les idéologies sont néfastes. Quelqu’un qui n’est pas idéologiquement structuré, qui ne dispose pas d’une conception globale du monde, est au contraire à la fois vulnérable et impuissant.

Ce rôle positif de l’idéologie apparaît plus nettement encore si on prend le mot au sens de l’ethnologie. Un anthropologue comme Clifford Geertz, par exemple, a bien montré que l’idéologie est puissamment fondatrice de l’ des groupes humains. Loin d’être facteur de méconnaissance, elle joue un rôle d’intégration positive et contribue à l’autodéfinition des sociétés, particulièrement dans les moments historiques où, comme aujourd’hui, les repères antérieurs se délitent. Elle apparaît dès lors comme une donnée de base de la vie sociale. Pareto pensait même qu’elle « fait partie intégrante du caractère de l’homme civilisé ».

Il nous est régulièrement assené que le siècle dernier fut celui de l’avènement des idéologies – mais aussi de leur . Ce diagnostic vous paraît-il fondé ?

À l’heure où l’on voit exploser l’idéologie islamiste, il me paraît plutôt loufoque ! Ceux qui dans le passé ont annoncé la « fin » ou le « crépuscule des idéologies » (ce fut le cas de Daniel Bell en 1963, de Gonzalo Fernández de la Mora en 1964) se sont révélés tout aussi mauvais prophètes que ceux qui, au lendemain de l’effondrement du système soviétique, se sont risqués à prédire la « fin de l’Histoire » (Francis Fukuyama en 1992). Ils n’ont pas vu que l’idéologie est inhérente à la nature humaine. Mais ce sont surtout les libéraux qui ont stigmatisé l’idéologie, tout en prétendant bien sûr en être exempts eux-mêmes. Leur démarche se situe dans le prolongement de cette philosophie des Lumières qui prétendait faire disparaître les « superstitions » en fondant sur la seule raison un ordre auparavant fondé sur la tradition. Elle évoque aussi la thèse d’Auguste Comte, selon laquelle l’humanité se dirigerait inéluctablement de l’âge théologique à l’âge scientifique, ou les vues d’un Saint-Simon désireux de « remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses ». Le positivisme scientiste n’est pas loin. C’est oublier, non seulement qu’il y a une idéologie libérale, mais aussi une idéologie de la science…

C’est dans cet esprit qu’après bien d’autres, Jean-Louis Beffa, patron de Saint-Gobain, opposait récemment le « parti des réalistes » au « large et composite clan des idéologues ». Les idéologies ne seraient que des passions émotionnelles sans valeur scientifique, de l’imaginaire sans rapport avec la réalité, de l’illusion et du sectarisme. Dénoncer les idées adverses comme des idéologies permet donc de les discréditer. Ce refrain est couramment repris par les technocrates et les experts, pour qui les problèmes politiques ne sont en dernière analyse que des problèmes techniques pour lesquels il n’existe qu’une seule solution « rationnelle ». Le fantasme d’organisation scientifique (ou rationnelle) de l’humanité n’est qu’une façon parmi d’autres de nier l’essence du . Opposer les idéologies aux « sciences positives » n’est pas plus intelligent.

La lutte idéologique fait-elle aujourd’hui partie de la « guerre culturelle » ?

n’avait pas tort de dire que l’idéologie dominante est toujours l’idéologie de la classe dominante. En tant qu’elle est dominante, elle imprègne les esprits sans que ceux-ci s’en rendent compte (on voit mal l’idéologie quand on s’identifie à elle) en les rendant toujours plus conformes, toujours plus disposés à admettre des exigences présentées comme aussi « évidentes » qu’« indépassables », ce qui renforce sa légitimité. Au XIXe siècle, elle faisait ainsi apparaître le profit comme la rémunération naturelle du capital, alors qu’il est d’abord le produit du travail. L’idéologie dominante, c’est aujourd’hui l’idéologie de la marchandise, fondée sur l’idéologie économique, sur l’idéologie des droits de l’homme et sur l’idéologie du progrès. La classe dominante, c’est la Nouvelle classe mondialisée.

Mais toute société est un « champ idéologique », comme écrivait Louis Althusser, dans lequel les appareils producteurs de l’idéologie dominante se heurtent à d’autres idéologies qui les contestent. C’est le rapport de force entre ces différentes idéologies qui définit l’esprit du temps et laisse prévoir ses transformations. « Il n’est rien au monde d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue », disait .

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

23 mai 2016

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