Quelle mouche a donc piqué les antispécistes ? Pour tenter de répondre à la question, comme souvent, il faut revenir aux origines. L’un des fondateurs de ce « courant philosophique », le Britannique Peter Singer, écrivait, dans son livre La Libération animale (1975) : « Je soutiens qu’il ne peut y avoir aucune raison – hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur – de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces. »

Donc, il n’y a pas de raison, selon ce principe, de ne pas considérer ce satané moustique, qui pourrit ma nuit, digne de considération. Sauf à envisager que je suis égoïste. Mais, justement, ça tombe bien, il se trouve que je suis, notamment à cette heure-là de la nuit, profondément égoïste. Avide de préserver mon statut de privilégié issu de cette espèce inventrice de l’assèchement des marais, de la moustiquaire, du DDT et de la tapette à mouche. Je suis égoïste et n’aurai donc aucun scrupule à écraser la bestiole. Si, peut-être, un tout petit regret : celui concernant l’éventuel dégât collatéral. Je veux parler de la trace du sang, qu’elle m’aura goulûment pompé sans d’ailleurs rien me demander, sur le mur blanc de la chambre à coucher. Je sais, c’est grave, d’écrire des choses pareilles, de les penser et, surtout, de les pratiquer. À bien y regarder, du reste, n’est-ce pas là une sorte d’incitation à la haine ? La question n’est pas anodine. Pourtant, il n’y a ni haine ni amour. Seulement le désir de ne pas être emmerdé dans sa nuit.

Mais si l’on est antispéciste, « que fait-on si l’on est attaqué par des moustiques ? » Question existentielle d’une certaine Rebecca, qu’on imagine en sainte Blandine de la religion antispéciste, prête à se laisser bouffer toute crue dans sa jolie nuisette immaculée, non par les lions mais par les moustiques. Une question qu’elle a posée au journaliste et gourou antispéciste , et à laquelle il a répondu sur Komodo.tv, « le média du respect du vivant et des droits des animaux ». Réponse du grand prêtre : « Un antispéciste considère que les moustiques ont le même droit à vivre que vous et moi », histoire de partir sur de bonnes bases. À terme, droit = procès = avocats. On se prend tout d’un coup à être rassuré pour la profession, qui trouvera là une nouvelle mine inépuisable de causes à défendre. Aymeric Caron nous apprend aussi que ce ne sont pas les mâles qui nous piquent mais les femelles. Là, déjà, c’est pas pareil, au niveau du harcèlement. Donc, on ne dira plus un mais une moustique. « Et si les femelles piquent, c’est pour une raison. C’est parce qu’elles cherchent dans le sang de leurs victimes des protéines pour nourrir leurs œufs en développement et donc leurs bébés. » La moustique est donc « une dame qui risque la vie pour ses enfants en devenir » et qui « n’a pas le choix ». Alors, après avoir passé en revue les solutions préventives pour éviter d’être confronté au débat cornélien – l’écrasé-je ou ne l’écrasé-je pas -, dont celle de déménager si l’on habite dans une zone où les culicidés prospèrent, Aymeric Caron, évoquant le bon docteur Schweitzer (Il est minuit, docteur Schweitzer, et j’aimerais bien pouvoir dormir !), conclut ainsi : « On peut considérer qu’un don du sang ponctuel à un insecte qui ne demande qu’à nourrir ses enfants n’est pas un drame. Et que c’est même altruiste. »

Paludisme, fièvre jaune, dengue, chikungunya ne sont, au fond, que les effets secondaires d’actes altruistes involontaires reproduits à des millions de fois. Une question qu’aurait pu poser Rebecca : cet altruisme doit-il s’appliquer aux poux, morpions et autres animaux de compagnie intime qui méritent, si on a bien suivi, toute la considération due au vivant ?

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