« Mon Général, en date du 3 septembre 1945, je vous ai prié de me faire l'honneur de m'accorder une audience en vue de vous entretenir de la situation des prisonniers de allemands en mains françaises. Ces prisonniers sont au nombre de 600.000.(…) 200.000 sont (…) dans une situation si précaire, tant au point de vue alimentaire que sanitaire et vestimentaire, qu'on peut dire, sans être pessimiste, qu'ils ne supporteront pas les rigueurs de l'hiver. » Cette lettre du responsable international de la Croix-Rouge à de Gaulle, alors président du gouvernement provisoire, restera sans réponse, tout comme sa demande d’audience... et pour cause !

On a célébré cette année (embrassez-vous Folle ville) le 50e du traité de l’Élysée scellant la réconciliation franco-allemande, en oubliant qu’un voile pudique avait été jeté dans les années d'après- sur les mauvais traitements infligés aux prisonniers de guerre allemands, ces « oubliés de l'Histoire » – entre 600 et 800.000 selon les sources –, prises de guerre attribuées par les Alliés à la France comme un « trophée de la Victoire ». La « Grande Nation » avait alors besoin de main-d’œuvre à bon compte et les utilisa pour des travaux agricoles, de reconstruction, mais également sans le moindre scrupule pour le déminage auquel près de 50.000 prisonniers de guerre furent affectés, en contravention flagrante avec la Convention de Genève sur les droits intangibles des prisonniers. Nombre d'entre eux y laissèrent leur vie sans que personne ne s'en émeuve au pays des Lumières et des droits de l'homme si volontiers donneur de leçons en la matière.

Préparant un livre volontairement polémique sur le thème « Putain de Boche, t’as qu’à sauter ! », j’ai recueilli notamment le témoignage de l’Alsacien Bernard Grendelbach qui m’a confirmé l'utilisation des prisonniers de guerre allemands pour les opérations de déminage le long de la ligne Maginot. Il se souvient que son père André, cariste à Erstein dans le Bas-Rhin, à la demande des autorités militaires, convoyait tous les jours avec son autocar, d'automne 1945 à la fin du printemps 1946, des prisonniers allemands dans la forêt du Rhin. Arrivés sur place, ils étaient chargés de procéder au déminage d'une zone qui avait été le théâtre de violents combats et où de nombreux obus étaient tombés. Nombre d’entre eux y laissèrent leur peau ou furent estropiés.

Dans le nord de l’Alsace, on poussa même le cynisme et l'ingratitude en ignorant délibérément leurs noms sur le monument érigé en mémoire des démineurs dans une clairière d'Ingwiller, en lisière de la route vers Wingen-sur-Moder. Il est vrai qu'une telle mention aurait fait désordre... « Il est juste, pouvait-on lire dans Le Nouvel Alsacien du 16 octobre 1945, que ceux qui ont miné nos champs soient obligés de les déminer, malgré tous les dangers de ce travail. » Et le très catholique strasbourgeois – j’y fus journaliste – de renchérir, en toute charité chrétienne : « Il est salutaire que ce peuple apprenne [à travers ses prisonniers] que la guerre ne paie pas et qu'il boive une fois au moins, jusqu'à la lie, le calice de la défaite. » Certes, il faut se remettre dans le contexte de l'époque, et l’Alsace avait cruellement souffert sous la botte nazie, ses fils enrôlés de force et sacrifiés sur le front de l’Est, mais la vindicte revancharde peut-elle aller jusqu'à justifier ce que l'on pourrait considérer comme un « crime de guerre » ?

C’est à ces « oubliés de l'Histoire », à ces vaincus souvent sacrifiés, au mieux maltraités ou tout juste tolérés, que je dédie cet hommage posthume, car la repentance – si généreusement dispensée par ailleurs, envers l’ notamment – ne semble pas d'actualité dans la réconciliation franco-allemande...

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13 juillet 2013

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