Ce mardi matin s’ouvrait, devant le tribunal correctionnel de Grenoble, le procès contre le centre hospitalier de Saint­-Égrève et le Dr Lekhraj Gujadhur, psychiatre de cet établissement. L’institution et le médecin sont poursuivis pour homicide involontaire. Les faits remontent à 2008, un patient schizophrène s’étant enfui de l’établissement avant d’attaquer et de tuer au couteau un étudiant de 26 ans qui croisait son chemin.

Hospitalisé depuis la fin des années 1970, Jean-­Pierre Guillaud, aujourd’hui âgé de 64 ans, « déjà auteur de plusieurs agressions à l'arme blanche » et « sujet à des hallucinations et à des pulsions morbides », nous dit-on, a été déclaré pénalement irresponsable en 2011 et placé en unité pour malades difficiles. Unité où il ne se trouvait sans doute pas auparavant puisqu’il avait l’autorisation de se promener seul dans le parc de l’établissement d’où il s’est échappé.

L’affaire, en 2008, avait fait grand bruit, le frais émoulu président ayant alors enfourché son cheval favori sur le tout-sécuritaire, fustigeant le laxisme du monde de la psychiatrie et appelant à une réforme sur les malades dangereux qui lui mit les psychiatres à dos. L’issue du procès qui commence sera donc déterminante, sachant que c’est « la première fois, en France, qu'un psychiatre praticien hospitalier est poursuivi pénalement », comme le souligne l’avocat de la partie civile. Le médecin encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement. Il a cessé d’exercer depuis cette affaire.

« Ce n'est pas un métier facile, psychiatre, mais leur travail est de s'occuper de gens dangereux et de le faire bien », dit le frère de la victime. Sans doute. Sauf que la psychiatrie n’est pas l’orthopédie ni l’oncologie. Et l’avocat du médecin de souligner que « pour les médecins psychiatres, c'est une première qui devrait ne jamais avoir eu lieu et ils sont très inquiets parce que, face à ce genre de malades, si on les accuse de prendre un risque, il faut trouver des cellules fermées et ça n'existe pas en France ».

Au-delà du drame de cette endeuillée, ce procès devrait plutôt être l’occasion de réfléchir à la situation catastrophique dans laquelle se trouve la psychiatrie en France, écartelée entre une pénurie totale de médecins et de moyens, une absence de consensus sur la manière de conduire les soins et des injonctions politiques souvent contradictoires.

Reste qu’il semble que la récupération tapageuse de cette affaire par le a eu de graves conséquences sur la vie des établissements psychiatriques et des malades. Depuis 2008, pas moins de cinq études ont été conduites qui, toutes, concluent que « la France régresse dangereusement en matière de soins aux malades mentaux ».

La loi réformant « les soins sous contrainte » est, en effet, entrée en application le 1er août 2011. Elle ne visait qu'un objectif : rendre encore plus difficiles les sorties de patients hospitalisés sans leur consentement. Depuis, on a constaté une « hausse énorme » du nombre d’hospitalisations en psychiatrie sans le consentement de la personne : plus de 50 % en cinq ans. Dans le même temps, on a vu revenir en force des méthodes qu’on croyait oubliées, à savoir « deux pratiques anciennes qui connaissent une recrudescence depuis une vingtaine d’années : l’isolement et la contention mécanique, qui consiste à immobiliser le malade par des liens, attaches ou camisoles », disent les rapporteurs. Le tout complété par la vidéosurveillance et parfois des caméras thermiques.

Pour le contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), cela s’explique par « une réduction des effectifs, la présence insuffisante des médecins, une évolution de l’approche psycho-pathologique et un manque de réflexion d’ensemble sur la de circulation des patients ».

La vérité est que plus personne – infirmiers comme médecins – ne veut faire ce sale boulot. Déjà, 80 % des psychiatres exercent dans des villes de plus de 50.000 habitants. En 2018, 40 % d’entre eux auront pris leur retraite et la relève n’est pas assurée. Et ce n’est pas un procès-vengeance qui réglera le problème dans un pays - premier consommateur de psychotropes -, où de plus en plus de gens « pètent les plombs » !

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8 novembre 2016

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