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Editoriaux - International - Société - Table - 8 octobre 2015

Poutine ne mérite ni cet excès d’honneur, ni cette indignité

La visite de mon quartier de Moscou, publiée sous le titre « , une dictature… Vraiment ? », m’a valu nombre de commentaires favorables dont je suis reconnaissant aux lecteurs de Boulevard Voltaire. Il est vrai que la cause était plus facile à défendre, sur ce site peu fréquenté par les gauchistes, que celle de la mémoire soviétique dans l’Ukraine livrée aux nationalistes galiciens.

Certains de ces commentaires favorables, cependant, m’ont laissé perplexe. Ils se réfèrent, en effet, souvent à un personnage que je n’évoque pas, et que vous ne rencontrerez pas facilement dans les rues piétonnes de Moscou : le président russe Vladimir Vladimirovitch Poutine. Il s’avère que ce mystérieux « Poutine » n’est pas seulement une fantasmagorie et une obsession pour la gauche médiatique, il l’est aussi parfois pour le lecteur de notre site favori.

La Russie semble un peu se résumer pour tous, bien-pensants ou non-conformes, à ce mystérieux « Poutine ». Là, je me dis que l’oligarchie médiatique a remporté une grande victoire, car elle impose ses catégories de pensée jusqu’à ses adversaires. Alors que je rappelais simplement que Moscou est une grande ville riche et moderne, banale si l’on veut de ce point de vue, ou l’on s’habille avec des tee-shirts ornés du drapeau américain, comme partout, de Tōkyō à São Paulo (pas par conviction, mais seulement parce que c’est « cool »), on me répond encore et toujours « Poutine », en bien ou en mal, peu importe.

Certes, le président joue un rôle clé dans ce pays, je ne le nie pas. Certes, il est un homme d’État de grande envergure, largement soutenu dans son pays autant que l’on sache. Il ne mérite pourtant ni cet excès d’honneur ni cette indignité.

L’État russe, excusez la banalité, ce sont des millions de fonctionnaires, des milliers de décideurs petits et grands ; ce sont des foules d’intérêts divergents, y compris au sommet de l’appareil. La Russie d’aujourd’hui, c’est la Russie de toujours, d’hier et de demain, et ce mystérieux « Poutine » dont on parle toujours n’y peut rien et n’y pourrait rien changer, même s’il le voulait, surtout, même, s’il le voulait.

L’historien de la Russie Richard Pipes, conseiller de Reagan au Conseil de sécurité américain, avait remarqué des constantes dans l’État russe jusqu’au sein de la période soviétique (sous une forme pathologique, si l’on veut). Entre autres : la difficulté pour l’État, volontiers autoritaire et brutal, de respecter ou d’instaurer une véritable propriété privée ; l’éternel affrontement de l’État et de l’artiste ; le rôle de modernisateur, pourtant, que joue l’État, chaque fois capable au moment critique d’assurer le sursaut d’une nation millénaire.

Mon avis est que la Russie a aujourd’hui tout simplement retrouvé son point d’équilibre. Rien n’indique que la Russie sera demain très différente avec des personnalités différentes au pouvoir, ni dans ses options stratégiques internationales, ni dans les composantes fondamentales de sa société, les unes et les autres assez prévisibles et d’une constance remarquable.

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