Entretien réalisé par Jeanne Coral.

Reporters sans (RSF) condamne-t-elle sans réserve l’enquête de la justice américaine sur les relevés téléphoniques de certains journalistes de l’agence Associated Press ?

Dès que Associated Press a révélé que le département fédéral de la justice américaine avait saisi ces relevés téléphoniques, Reporters sans frontières a réagi pour dénoncer un abus gravissime. Il est impensable qu’au motif de la nationale, on se saisisse des relevés téléphoniques d’une agence de presse qui n’a fait que son travail. C’est un acte attentatoire à la , inscrite dans le premier amendement de la Constitution américaine. Un journaliste ne peut pas faire son métier si le secret de ses sources n’est pas protégé.

Peut-on alors encore parler de liberté de la presse aux Etats-Unis ?

En termes de liberté de la presse, il serait absurde de mettre sur le même plan un pays despotique où les journalistes sont emprisonnés, torturés, et une , même si les démocraties sont souvent loin d’être parfaites. Le pluralisme est à l’évidence incomparablement plus large aux Etats-Unis que dans la plupart des pays de la planète, même si je n’ignore pas le biais que peuvent avoir certains de ses dominants. J’ignore si Barack Obama a une responsabilité personnelle dans cette affaire. Mais il est clair qu’il n’a pas suffi que George Bush prenne sa retraite pour que les Etats-Unis respectent absolument les droits de l’homme, qu’ils défendent par ailleurs. Le président américain envoie des drones destructeurs dans de nombreux pays, y compris contre ses propres ressortissants. À ce jour, il n’a pas tenu sa promesse de fermer Guantanamo. De surcroît, le soldat Bradley Manning, accusé d’avoir transmis des documents confidentiels au site WikiLeaks de Julian Assange, est détenu dans des conditions inadmissibles. La Cour d’appel militaire a rejeté la demande formulée par les médias d’accéder aux documents relatifs à la procédure en cours. Il est important que RSF défende la liberté de la presse dans les dictatures les plus horribles mais également dans les démocraties.

L’administration Obama se défend en affirmant qu’il s’agissait d’un cas de sécurité nationale. Pensez-vous que la presse doive se fixer certaines frontières dans les informations qu’elle révèle ?

Les reporters sont parfois amenés à connaître des informations sensibles et leur responsabilité est de juger si la publication révèle de l’intérêt public ou non. Lorsque des tiers veulent s’arroger le pouvoir de décider la nature de cette responsabilité, on est sur une pente dangereuse.

Vous parlez de défendre la liberté de la presse dans les démocraties mais on n’a pas beaucoup entendu Reporters sans frontières sur l’affaire du « » et en soutien à Clément Weill-Raynal ?

Il me semble que l’on n’est pas du tout dans le même registre. Reporters sans frontières n’hésite pas à dénoncer les atteintes à la liberté d’informer en France. Récemment encore, je me suis exprimé à propos des mises en garde du CSA envers un reportage du magazine Envoyé Spécial sur la situation au Mali diffusé sur France Télévisions. J’ai estimé avec vigueur que le CSA s’immisçait dans le contenu rédactionnel et ce n’est pas son rôle, de surcroît à propos d’une guerre ou les journalistes n’ont pas toujours été libres de leurs mouvements ! S’agissant de Clément Weill-Raynal, il lui est reproché, me semble-t-il, d’avoir confié ses images non pas à sa rédaction, ni à une autre rédaction, mais à un magistrat « ami ». Ce n’est jamais un tort de recueillir des informations, quelles qu’elles soient, et en l’occurrence on peut considérer (ou pas) que montrer le « murs des cons » était d’intérêt public. Mais le but d’un travail journalistique doit être la diffusion publique, pas la transmission à un parti politique, un syndicat ou une personne qui pourrait en faire un usage intéressé. Cela vaut bien entendu autant à droite qu’à gauche.

Pourtant, Clément Weill-Raynal n’a pas confié ses images à ce magistrat dans un but « judiciaire » mais bien parce qu’il s’agissait d’un ami, à qui il demandait conseil. Rien qui puisse justifier une telle réaction de la part des syndicats de France 3 semble-t-il ?

Reporters sans frontières est une organisation de défense de la liberté de l’information qui n’a rien à voir avec un syndicat de journalistes ou une association corporatiste. Nous ne nous sommes pas exprimés sur l’affaire. Mais vu que vous me posez la question, je me demande sincèrement pourquoi le journaliste a nié un moment être l’auteur du film, comme il le dit lui-même. Il invoque « le principe de la protection des sources », considérant avoir été lui-même, à son corps défendant, la source de l’information. « En ne me révélant pas, je n’ai fait que protéger la source », dit-il. Mais alors, est-il une source ou un journaliste ? Les sources ont souvent des agendas cachés, tandis que les journalistes ne doivent pas en avoir. Cela dit, il est essentiel que le spectre du pluralisme soit le plus large possible, et de ce point de vue, la aux regards dissidents est malheureusement un sport national en France. Encore une fois, autant à gauche qu’à droite. Mais c’est un autre sujet.

19 mai 2013

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