Editoriaux - Polémiques - Religion - 17 juin 2019

Pour Raphaël Enthoven, la croix que porte Valérie Boyer lui interdit de parler du voile islamique. On cherche la logique…

En ce moment – bac oblige -, les adolescents se muent en philosophes. Mais les philosophes se muent aussi parfois en adolescents, comme Raphaël Enthoven, enfourchant la licorne des idées toutes faites et le petit poney du politiquement correct. Encore une minute et il va faire des cœurs sur les i et mettre du vernis à paillettes.

Tout commence par une vidéo de Valérie Boyer publiée sur Twitter dénonçant le recul sur l’interdiction du voile pour les accompagnateurs lors des sorties scolaires : « Une fois encore nous assistons à un renoncement de la laïcité, un renoncement du droit des femmes face à un islam radical qui marque son territoire »

Raphaël Enthoven lui répond vertement : « Quelle pire avocate de la laïcité qu’une députée furieuse que les mamans accompagnatrices portent le voile, mais qui arbore elle-même une croix bien visible ? […] Grotesque droite. »

Grotesque philosophie, aurait-elle pu lui rétorquer, si elle avait été méchante, alors qu’il rajoute plus loin : « Voulez-vous dire que la croix est un symbole féministe et libérateur ? », évoquant « les femmes réduites aux tâches ménagères depuis des siècles au nom d’un mythe ». (sic)

Parce que Valérie Boyer porte une croix autour du cou, elle n’aurait pas le droit de s’exprimer sur le voile islamique ? Mais n’est-ce pas lui, parce qu’il est homme, et donc ne court pas le risque un jour de se le voir imposer, qui ne devrait pas être autorisé à en parler avec autant de légèreté ? #NoUterusNoOpinion est le hashtag préféré des féministes pour clouer le bec des hommes qui s’aventurent sur le terrain de l’IVG ou de la PMA. Pourquoi, après tout, ne s’imposerait-il pas à Raphaël Enthoven ?

Qu’il nous cite le nom d’une seule femme forcée de mettre une croix pour sortir dans la rue ? Quand il était enfant, nombre de Français allaient travailler ou étudier avec une médaille, une croix, une étoile de David autour du cou sans que nul ne s’en soucie. Et il le sait. Si les mères – les « mamans », comme dit Raphaël Enthoven qui, à ce stade, n’est plus au lycée mais suce son pouce à la maternelle – portaient une petite main de Fatma dorée au bout d’une chaîne dans le creux de leur chemisier, nul n’irait leur chercher querelle. Et il le sait aussi.

Sauf qu’évidemment, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Au lycée, on traque les pensées inachevées, les comparaisons bancales, les échafaudages intellectuels mal ficelés dont on ne peut tirer le fil sans les faire fracasser contre la réalité. Quelle note mériterait le tweet de Raphaël Enthoven qui pratique la philo de la table rase et du parallèle spécieux ? si on nie le statut particulier du christianisme dans notre pays, si on le renvoie systématiquement dos à dos avec l’islam, il faut accepter pour une égale visibilité de couvrir notre pays d’un vert manteau de mosquées, comme dirait le moine Glaber, de débaptiser les villages, abattre les calvaires, remplacer les jours fériés, etc. Qui y est prêt ? Et la laïcité a été modelée par, pour ou contre – comme l’on voudra, et même les trois à la fois – le christianisme. L’islam n’a jamais prétendu rendre à César ce qui est à César. Tel qu’on le voit s’étendre dangereusement actuellement, l’islam politique serait même plutôt du genre à prendre à César le terrain que celui-ci est assez bête, naïf ou machiavélique – et peut-être, là encore, les trois – pour lui céder.

Raphaël Enthoven, le soir, dans son petit lit blanc quand il s’est brossé les dents, devrait abandonner sur son chevet les livres de Marlène Schiappa pour des auteurs aussi préoccupés de la condition féminine mais un peu plus documentés, comme Anne-Marie Pelletier (Le Christianisme et les femmes, vingt siècles d’histoire) ou André Malraux (« Une religion qui agenouille les hommes devant une femme couronnée manifeste une misogynie plus que suspecte »).

Pour le bac, on met en garde les candidats contre les poncifs et les lieux communs qui ne reposent sur rien. Dommage que les profs de philo qui s’épanchent sur Twitter ne leur montrent guère l’exemple.

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