Le débat avait fait rage à l’époque : fallait-il ou non inscrire dans la Constitution de l’Europe la mention de ses racines chrétiennes ? Le Président français, qui était alors Jacques Chirac, s’y était fermement opposé. Il estimait, en sa haute sagesse, qu’il ne fallait pas privilégier telle racine sur telle autre, et que, si racines il y avait, les islamiques valaient bien les chrétiennes. Pourquoi faire des jaloux, en effet, et heurter inutilement des susceptibilités ?

Bravo, Monsieur le Président ! Aussi, qu’avons-nous besoin d’entraver notre glorieuse marche en avant par on ne sait quelles obscures attaches ? Ce sont des ailes que nous voulons, pas des racines. Un chêne est un chêne, un saule est un saule, mais nous autres, humains, fonctionnons autrement. Chacun de nous pourrait se définir comme se définissait lui-même le pape Jean-Paul Sartre : “Tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui.” Et dire qu’il existe encore des attardés pour se demander si leurs ancêtres étaient celtes, chinois ou sénégalais ! En plein XXIe siècle ! Abandonnons plutôt ces chimères, et savourons pleinement les plaisirs sans cesse renouvelés du vivre ensemble.

Même chose pour les langues. Tout le monde voit bien aujourd’hui que le français ne bat plus que d’une aile. En France même, il cohabite avec maints autres idiomes, l’arabe en particulier, dont, chaque jour de plus en plus, les mâles sonorités charment nos rues et nos cités. Voilà une chance historique pour la France, ne la laissons pas échapper, et consentons à l’arabe – cette langue sacrée, puisque c’est celle du Coran – la place qui lui revient, à égalité avec le français. Et je ne parle pas du turc, du chinois, du peul ou du wolof. Ce sera la tour de Babel, s’effraient déjà les imbéciles, oubliant que nous avons sous la main l’outil adéquat pour chapeauter ce riche édifice – je veux dire l’anglais, ce latin d’aujourd’hui.

Le latin, au cours des siècles, a forgé et façonné notre Europe, nourri et formé nos meilleurs esprits. Gloire au latin, donc ! Mais cela, c’est de l’histoire ancienne. Qu’avons-nous à faire aujourd’hui de langues mortes comme le latin et le grec ? Jetons aux orties ces vieilleries, et mettons-nous avec ardeur au tout-anglais. Que personne ne puisse plus dire, dorénavant, que l’anglais est chez nous une langue étrangère, enseignons-le à nos enfants dès le berceau, afin qu’ils puissent en remontrer aux Anglais et aux Américains eux-mêmes dans leur propre langue. Et si cela vous défrise, Français toujours chauvins, de voir ainsi consacrée la prééminence de la langue de Shakespeare sur celle de Molière, consolez-vous à la pensée que l’anglais lui aussi, tout comme l’islam selon de bons oracles, finira un jour par disparaître.

Pardonnez-moi, Monsieur le Président d’hier et d’aujourd’hui, si j’ai par mégarde surinterprété votre pensée.

22 avril 2015

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