Editoriaux - Politique - Table - 3 décembre 2015

Le plan B de Daesh

En envahissant par deux fois l’Irak, au prix de quelques milliers de morts américains et de quelques centaines de milliers de morts irakiens, en éliminant Saddam Hussein, à juste titre qualifié de dictateur, en abattant son régime, en balayant toutes les structures militaires et civiles qui faisaient tenir un pays créé de toutes pièces par les grandes puissances coloniales, en humiliant, en excluant de tout pouvoir et en livrant la minorité sunnite aux vengeances de la majorité chi’ite, en prétendant enfin instituer et faire aimer par la population une démocratie imposée de force par l’occupant étranger et incarnée par des collaborateurs discrédités et corrompus, les deux présidents Bush, le père et le fils, ont déblayé le terrain pour le plus grand profit du fondamentalisme islamique identifié au sentiment national et au renouveau religieux. Ils ont été les premiers recruteurs, les véritables pères de Daesh.

Identifié au Mal absolu par l’Occident et de ce fait, entre autres, objet de l’admiration d’innombrables jeunes musulmans radicalisés, abusés et fourvoyés, en quête d’un idéal, d’une aventure et d’une patrie, le groupe État islamique et les populations civiles qu’il contrôle sont devenus la cible des bombardiers de l’OTAN et de l’aviation russe. Il ne semble pas jusqu’à présent que les frappes aériennes, pour lourdes et probablement meurtrières qu’elles soient, aient profondément atteint le moral des djihadistes ; en tout cas, elles n’ont pas jusqu’à présent entamé leurs positions. Sur terre, les forces gouvernementales syriennes et leurs conseillers russes, les milices du Hezbollah et leurs conseillers iraniens et, bien sûr, la fantomatique armée irakienne n’ont toujours pas marqué de points décisifs.

Face à des fanatiques qui craignent aussi peu la mort que leurs adversaires la redoutent, il n’est pas dit que la campagne de bombardements suffise à faire plier Daesh dans des délais raisonnables. Bien que ces derniers jours de nouveaux partenaires se soient joints, ne serait-ce que symboliquement, à la grande coalition, rien ne laisse augurer d’une victoire prochaine qui, selon tous les professionnels de la guerre, ne peut résulter que d’un engagement massif et résolu au sol. Chacun l’admet, mais ni la Russie ni l’Iran ni l’Occident ne souhaitent franchir ce pas. Les effectifs et surtout la volonté ne sont pas – pas encore ? – au rendez-vous.

Supposons cependant que les Barbares soient militairement vaincus, que l’État islamique au Levant s’effondre et que sur ses ruines l’on parvienne à rebâtir des États viables et à restaurer la civilisation, en aurait-on pour autant fini avec le cauchemar ?

Il n’en est rien, car une victoire de type classique ou traditionnel, à supposer qu’elle soit possible, ne signifierait nullement le terme de la guerre asymétrique qui nous a été déclarée par le fondamentalisme islamique.

Les cerveaux identifiés ou inconnus de cette guerre ont déjà envisagé, au cas où, une solution de repli. Ils ont un plan B et déjà, dans l’hypothèse où ils seraient vaincus au Moyen-Orient, s’organise le sanctuaire, plus proche de l’Europe, qui sera leur nouvelle base arrière. Merci, M. Sarkozy, merci Bernard-Henri Lévy. En prenant la décision, dans des conditions et pour des raisons que nous ignorons à ce jour, d’abattre le régime libyen et de liquider le dictateur, soudain redevenu gênant, qui l’incarnait et faisait régner par la terreur l’ordre sur son territoire et sur ses rivages, puis en abandonnant aussitôt le pays ainsi « libéré » à un prévisible chaos, les gouvernants français et britanniques de l’époque ont créé un vide politique que diverses factions se sont aussitôt disputées et sur lequel l’État islamique, par le biais de ses filières locales, est en train d’établir son emprise. Ne cherchez pas : si le calme devait revenir un jour en Syrie et en Irak, c’est de Libye que partiront les assassins.

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