Dans ce chapitre, Pipo reçoit une bonne leçon de gastronomie pénale comparée.

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Chapitre XII

(Septième leçon) Où Pipo apprend à encore mieux lutter contre les discriminations.

Rongé de remords, Pipo regretta que le vase chinois de Madame ait été cassé et que son bon Maître n’ait pas pu lui dire comment faire pour être un jour un Géant. Il ne savait où aller, mais il se souvint de ce qu’on lui avait enseigné et il se réfugia là où les gens étaient les plus différents les uns des autres : car n’était-ce pas là que l’on trouverait le plus d’antiracistes ? Sa barbe se mit à pousser, il avait faim, il erra dans les rues à la recherche d’une aide.

Heureusement, voici une soupe populaire ! Et en plus, elle sentait bon ! Pipo se précipite parmi les autres crève-la-faim pour en prendre une assiette. Manque de chance, au même moment arrivent trois cars pleins de policiers. Ils attrapèrent tous ceux qu’ils pouvaient et les emmenèrent avec eux d’une façon pas très aimable. Pipo ne comprenait rien à ce qui se passait. Deux gardiens le conduisirent devant un monsieur qu’ils saluaient en levant le poing et qu’ils appelaient Commissaire.

Pipo remarqua que presque tous les policiers, sauf le Commissaire, étaient allongés sur de grands lits. Ils y fumaient de longues pipes dans un nuage blanchâtre à l’odeur bizarre. Sur les murs, on avait collé de grandes affiches où il était écrit en grandes lettres majuscules : « POUR VIVRE HEUREUX, VIVONS COUCHÉS ». Il y avait aussi d’autres gens à l’air très costaud qui restaient debout et qui ne portaient pas d’uniforme. Ils montaient la garde, ils confisquaient l’argent des personnes qui allaient déposer plainte et ils faisaient fonctionner les services de l’Hôtel du Commissaire dans des pièces signalées par des plaques toutes neuves : FAUX BILLETS, FAUX PAPIERS, CIGARETTES DE CONTREBANDE, ATELIER CLANDESTIN, LABORATOIRE DE DROGUES ET DE PRODUITS DOPANTS.

Le Commissaire était tout rond comme une barrique. Il paraissait deux fois plus gros que les autres policiers, qui l’étaient eux-mêmes deux fois plus que les gens à l’air costaud. Pipo comprit que ce monsieur devait être le plus important de tous et il se demanda avec angoisse ce qui allait lui arriver.

Le Commissaire arrêta de fumer sa très longue pipe. Il se fit apporter par un des costauds un petit sachet de poudre blanche qu’il renifla bruyamment.

– Mais voyons, jeune homme, n’as-tu pas compris que c’était une soupe au cochon ? Et que servir une soupe au cochon dans la rue, qui est un lieu public, est un acte qui vise à exclure toute une partie de la population qui ne veut pas de cochon et qui se promène dans la rue, comme aujourd’hui à l’heure de la prière ?

Pipo protesta faiblement:

– Je suis un bon antiraciste, Monsieur le Commissaire, mais j’avais faim !

Le Commissaire avait fini de renifler toute la poudre. Il prit dans un tiroir de son bureau une petite bouteille de liquide et il s’en injecta dans le bras une bonne dose avec une seringue.

– Et les Principes Généreux du Droit, jeune homme, est-ce que tu y penses ? Et as-tu oublié que ton plus grand devoir est de dénoncer toute action discriminatoire ?

Pipo resta la nuit à dormir chez le Commissaire dans une sorte de chambre où on avait oublié de mettre une poignée pour ouvrir la porte. Le lendemain matin, on lui dit de partir sans lui avoir servi le petit déjeuner. Sur une place bordée d’acacias, il aperçoit une immense tente sous laquelle des gens font un grand banquet. Un banquet républicain, celui que l’on tient tous les ans le Vendredi saint et où l’on ne sert aucun poisson, mais des cochonnailles en abondance. Pipo, malgré son estomac vide, est horrifié de voir cela : vite, il court prévenir le Commissaire que les racistes recommencent! Il arrive sur les lieux avec les cars de police, mais c’est encore lui que l’on emmène : n’a-t-il pas compris la différence entre la soupe au cochon, action discriminatoire qui vise à exclure l’Autre, et le banquet laïque, action de résistance contre l’obscurantisme ouverte à tous ?

Pipo passe une nouvelle nuit gratuite à l’Hôtel du Commissaire. Cette fois-ci, il a bien retenu la leçon : les seuls repas racistes sont ceux que l’on prépare avec l’intention de rester entre soi. Il entre dans un supermarché cachère et ce qu’il voit l’horrifie de nouveau: rien que des produits spécialement fabriqués pour les Juifs, avec plein de certificats rabbiniques de pureté rituelle ! Il retourne chez les policiers, il les conduit au supermarché mais, allez savoir pourquoi ? une troisième fois on le coffre.

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Pipo va-t-il enfin pouvoir manger à sa faim ? C’est ce que vous saurez demain en lisant la suite de Pipo le Pygmée sur Boulevard Voltaire.

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