Dans la fin de ce chapitre, le Professeur montre une nouvelle fois toute l’immensité de son génie.

*

Affolé, Pipo s’enfuit lui aussi. Il enfourcha un vélo d’enfant, pédala jusqu’à la ville, prit le premier train pour , se cacha sous un siège, descendit gare de Lyon. D’immenses écrans de télé pendaient un peu partout. À vingt heures, tout le monde se figea pour les regarder: c’était l’heure des Correctes Nouvelles. Pipo reconnut le beau visage du Professeur. L’air grave, il annonça que Madame était morte. Ses assassins n’étaient pas connus, mais leurs mobiles ne faisaient aucun doute. En visant sa femme, c’est à lui, la voix de l’antiracisme, qu’ils avaient voulu s’attaquer. Comme aux heures les plus sombres de l’Histoire, la barbarie raciste était de retour. Dans le vacarme des trains, Pipo eut du mal à saisir la suite. Il était question de riposte citoyenne, de sursaut républicain. Une solution finale devait être donnée au problème Petit Blanc. Des mesures adéquates étaient réclamées: contrôle renforcé des permis de conduite, nouveaux recrutements de dénonciateurs, surveillance des bibliothèques privées, discrimination positive dans les prisons et dans les blocs chirurgicaux.

Soudain la voix du Maître s’arrêta. Pipo vit quelqu’un s’approcher de lui et lui glisser quelques mots à l’oreille. Le Maître prit un air encore plus grave. Une dizaine de jeunes sans-papiers avaient été interrogés par la police. Ils avaient avoué le meurtre de Madame. Le mobile de cet acte ne faisait aucun doute : c’était l’expression d’un désespoir, celui des millions d’hommes et de femmes de ce pays chaque jour victimes de l’exclusion. Et d’ailleurs, était-on sûr de ce qu’avaient fait ces Jeunes ? Leurs aveux, si aveux il y avait car, comme par hasard, personne n’avait encore vu les procès-verbaux, ne leur avaient-ils pas été extorqués? La vitesse avec laquelle on les avait obtenus n’était-elle pas suspecte ? Ne fallait-il pas fournir à tout prix des coupables, ne fallait-il pas désigner des boucs émissaires ? Quelle certitude avait-on de leur présence sur les lieux ? S’ils s’étaient trouvés là, qui pouvait prouver leur participation au crime ? Et même, s’ils avaient tué Madame, n’avaient-ils pas fait cela seulement pour se défendre ? Cette femme ne les avait-elle pas menacés, insultés, physiquement agressés ? Que pouvait-on attendre d’autre d’une personne comme elle, une bourgeoise pleine d’argent, qui traitait plus bas que tout ses domestiques ? Le visage du Professeur s’empourprait, sa voix montait jusqu’à casser les oreilles, les mots s’entrechoquaient dans sa bouche jusqu’à devenir inaudibles. Lorsqu’il tenta d’étrangler la journaliste qui le priait d’arrêter, trois infirmiers vinrent gentiment lui passer une camisole de force. Il était 20 heures 15. Les Correctes Nouvelles s’étaient interrompues. Aucune image ne les remplaçait. Et les spectateurs restaient comme pétrifiés, immobiles devant leurs écrans de fumée.

*

Que va devenir Pipo après toutes ces aventures ? C’est ce que vous saurez demain en lisant la suite de Pipo le Pygmée sur Boulevard Voltaire.

À lire aussi

Pipo le Pygmée, notre conte de l’été [34]

Dans la fin de ce chapitre et de ce petit conte, deux amis se rencontrent à nouveau. …