Accueil Culture Cinéma Pipo le Pygmée, notre conte de l’été [27]
Cinéma - Editoriaux - Fiction - 22 août 2016

Pipo le Pygmée, notre conte de l’été [27]

Dans la suite de ce chapitre, Pipo et la Bande font une bonne surprise à Madame.

*

Là, tout n’était qu’ordre et beauté. Au rez-de-chaussée, grand salon de cent mètres carrés, salle à manger, cuisine ultra-moderne et salle de bains. Au sous-sol, salle de musculation, jacuzzi, sauna, salle de jeux et cinéma. Au premier étage, vastes chambres, salles de bain en marbre et lingeries. Au second, des chambres encore et une terrasse pleine de verdure et de chaises longues. Madame avait décoré cela avec trois fois rien, plus quelques petites pièces de sa collection d’art familiale. Il y en avait un peu de toutes les époques et surtout de toutes les parties du monde, ce qui satisfaisait beaucoup le Maître, qui croyait que l’antiracisme devait s’étendre non seulement à la vie sexuelle et maritale, mais à tous les autres aspects de la civilisation. Madame, de son côté, chérissait les artistes contemporains : les tachistes qui, comme leur nom l’indique, tâchent de tacher partout et, de temps en temps, se Soulagent sur la toile avec leurs excréments; les conceptuels, espèce de magiciens qui savent créer une œuvre sans les mains, ni d’ailleurs les pieds ni la bouche, mais par la seule force de leur pensée; les maîtres de l’art gestuel qui, au contraire, n’utilisent jamais leur cerveau mais n’arrêtent pas de faire des choses au hasard avec leurs mains, leurs pieds et quelquefois même leur zizi; les constructivistes, qui ne produisent que des plans et des échafaudages; les partisans de la déconstruction, qui défont le travail des constructivistes; les adeptes de l’art populaire, qui répliquent en grandes quantités les objets de la vie courante ou les œuvres des autres en y ajoutant leur signature; les minimalistes enfin qui, avec pas grand-chose, arrivent à faire moins que rien, ce qui explique qu’ils soient plus chers que tous les autres.

Pipo et la Bande s’arrêtèrent près de l’escalier au pied duquel Madame, qui ne manquait pas de sens pratique, avait placé un vase chinois de l’époque Ming, ce qui était bien utile pour mettre les parapluies. Madame apparut en haut des marches et elle interrogea Pipo:

– Mais qui sont ces garçons ? Et que viennent-ils faire ici ?

– Je les ai trouvés dans la rue, Madame, et donc je les ai fait entrer car ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas d’endroit où aller. Pour sûr, Mon Maître serait content de les voir s’installer chez nous !

La Bande approuvait de la tête avec de grands sourires.

– Voyons, Pipo, quelle idée tu as eue ! Faire venir sans prévenir des jeunes gens que tu ne connais pas, et en plus ils sont dix !

– Mais, Madame, notre maison ne doit-elle pas être ouverte à tous ceux qui frappent à sa porte, comme notre pays doit être ouvert à nos frères Migrants ? Et Mon Maître n’a-t-il pas dit que ceux qui refusent d’accueillir l’Autre ne font pas autre chose que ce que font les racistes ?

La Bande applaudit bruyamment Pipo et s’agita en tous sens pour montrer son contentement. Elle s’agita tant que le dernier de la Bande accrocha le vase Ming, qui tomba et se cassa en mille morceaux.

– Oh, pardon ! gémit la Bande.

Et elle se regroupa au milieu de la pièce les bras levés comme pour demander pitié.

– Qu’avez-vous fait, qu’avez-vous fait ? cria Madame en faisant le geste de les chasser.

Pipo vit qu’elle allait se laisser emporter par la haine de l’Autre et il la supplia aussitôt:

– Mais, Madame, voyez comme mes amis sont déjà bien honteux de vous avoir fait de la peine ! Ne les punissez pas deux fois, s’il vous plaît ! Mon Maître ne dirait-il pas qu’ils sont chez eux chez nous ?

La Bande n’avait pas aimé le vilain geste de Madame. Elle bondit en haut des marches, la tira par les pieds et la fit doucement dégringoler jusqu’en bas. Puis la Bande, dans un esprit de radicalité, pratiqua sur Madame quelques actes spatialistes. Elle opéra une rupture épistémologique des bras et des jambes, fit des lacérations et des collages de peau un peu partout à l’aide des couteaux qu’elle portait toujours avec elle. Après quoi la Bande se répandit dans toutes les pièces. Elle entreprit de déconstruire, à l’exemple du vase Ming, ce qui restait des plus vieilles œuvres. Elle ajouta des tags et fit subir quelques compressions aux statues polychromes, aux primitifs flamands et aux toiles impressionnistes. Parvenue aux collections d’art contemporain, la Bande décida d’augmenter leur valeur par un traitement minimaliste. Les Picasso furent découpés en morceaux, les Dubuffet émiettés, les Duchamp servirent d’urinoirs et les Warhol de papier-toilette. Tout le reste fut rassemblé dans le jardin pour faire un bûcher où la Bande jeta le corps de Madame. Alors la Bande alluma un grand feu de joie et cela fait, la Bande se débanda.

*

Que va faire Pipo après la disparition de la Bande? C’est ce que vous saurez demain en lisant la suite de Pipo le Pygmée sur Boulevard Voltaire.

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