Dans ce chapitre, Pipo constate que pour faire le tour de la terre, il n’y a pas besoin d’aller très loin de chez soi.

*

Chapitre IX

(Cinquième leçon) Où Pipo soulage la misère du monde.

Comme il était un peu fatigué de sa croisière, le Professeur pensa qu’il serait mieux pour lui de voyager moins loin pendant quelque temps. Il se rappela que cela faisait déjà un moment qu’il n’avait pas lancé d’appel pour un geste citoyen. Il alla donc se balader sur une ligne du métro, avec Pipo et un porteur de caméra, pour faire campagne contre le racisme et le repli identitaire en invitant tout le monde à accueillir le Rom, le Migrant, l’Autre comme un frère, et à être généreux envers lui.

À la station Sarcoville, Pipo remarqua qu’il y avait beaucoup de dames bien coiffées avec de beaux manteaux et des petits chiens dans leurs bras. Ils entrèrent dans un compartiment en même temps qu’un grand gaillard qui se mit à crier :

– Alors Mesdames et Messieurs bonjour ! Je m’présente : je m’appelle Armand, j’ai cinquante-cinq ans. Actuellement je suis sans domicile et puis s-sans travail. Je m’permets de passer parmi vous pour solliciter une pièce ou un ticket restaurant p-pour pouvoir d-de manger et rester propre. S’il vous plaît Messieurs-Dames ! S’il vous plaît Messieurs-Dames !

Armand, ce matin-là, n’avait pas beaucoup de succès. Il sortit à la station Balcanoville en marmonnant qu’il n’avait rien à faire de tous ces radins. Puis une femme au fichu noir s’avança en tendant la main aux passagers :

– Ze vient de la Romanie, z’ai pas d’arzent !

Pipo constata tout d’abord qu’elle avait encore moins de succès qu’Armand. Mais lorsque le Professeur se mit à côté d’elle pour insister auprès des gens pendant que l’homme à la caméra les suivait en filmant, beaucoup de messieurs bien habillés et presque toutes les dames aux chiens lui donnèrent des pièces, et même quelquefois des billets. Le Professeur fut très content et il improvisa une belle déclaration en se faisant filmer par l’homme à la caméra.

Les stations de métro continuaient à défiler : Santinoville, Val-Bruni, Bettencourt-la-Coquette … Le temps passa. Pipo constata qu’il n’y avait plus autant de beaux messieurs et de dames aux chiens qu’auparavant dans le compartiment car, à chaque arrêt, ils sortaient plus nombreux qu’ils n’entraient. D’autres gens les remplaçaient. Ils ne venaient plus seulement de la Romanie, mais à vrai dire de partout.

Des pays les plus pauvres: Ordurie, Agonie, Pénurie, Misérie, Sordidie, Faminie, Zombie.

Des plus corrompus: Pouristan, Cupidistan, Bakchistan.

Des pays de la prostitution: Bordélie, Vérolie, Putanie, Syphilie, Bezurie, Blénorragie.

Des producteurs de drogue: Cokistan, Krakistan, Cannabistan.

Des pays frappés par les catastrophes: Tsunamie, Cyclonie, Tornadie, Séismie, Séchressie, Sinistrie.

Des persécuteurs des femmes: Tchadoristan, Burkistan, Lapidistan.

Des théocraties: Islamie, Sunnie, Chiie, Loubavie, Salafie.

Des pays en guerre: Attakistan, Agressistan, Resistan.

Des dictatures: Brutalie, Crudélie, Oppressie.

Les stations de métro se succédèrent : Villerouge, Gagarine, Georges-Marchais, Maxime-Gremetz, Saint-Capucin, Surigny, Borigny, Les Arbouses, Bezoncourt, Villerut, Jouy-les-Gonzesses, La Queue-en-Berne … Au fur et à mesure, les donateurs avaient disparu. Pratiquement tout le monde, y compris les messieurs autrefois bien habillés et les deux ou trois dames aux chiens qui restaient, se mit à tendre la main pour demander de l’argent. Le métro arriva à son terminus. Il ne restait plus que le Professeur, l’homme à la caméra et Pipo face à des dizaines et des dizaines de mendiants de plus en plus insistants et qui commençaient à se tabasser entre eux en dévastant le compartiment. Ils sentirent tous les trois un grand choc qui leur fit faire un gros dodo.

Quand ils se réveillèrent, ils virent qu’ils étaient nus. Des pompiers vinrent les secourir. Pipo voulut les remercier mais son Maître lui coupa la parole. Il expliqua qu’avec ses deux compagnons, il avait décidé d’aller faire du canotage sur l’étang de la Pucelle. Tout à coup des gens leur avaient crié qu’ils avaient vu des requins. Ils avaient alors voulu revenir sur la terre ferme mais leur bateau avait chaviré. Alors ils avaient nagé à toute vitesse jusqu’à la rive la plus proche où il y avait une route à quatre voies. Au bout d’un moment, une voiture s’était arrêtée pour les prendre en stop. Alors ils avaient enlevé leurs vêtements tout mouillés pour les faire un peu sécher. Mais tout de suite après le conducteur avait dû s’arrêter pour réparer un pneu crevé. Soudain, ils avaient eu tellement envie de pisser qu’ils étaient vite sortis de la voiture pour aller se soulager sur le bord de la route. Mais alors des chiens féroces les avaient attaqués. Alors ils avaient dû courir comme des fous pour leur échapper. Et alors ils étaient arrivés à un endroit qui était le terminus d’une ligne de métro de banlieue. Et comme ils étaient épuisés et qu’ils s’étaient blessés en courant, alors ils s’étaient écroulés sur le quai et c’est comme cela qu’on les avait trouvés là.

Lorsqu’ils furent rentrés à la maison, le Professeur demanda à Pipo s’il avait bien compris ce qu’il avait vu dans le train.

– Oui, Mon Maître, j’ai vu qu’il y avait beaucoup de gens de tous les pays qui sont dans le besoin et qui n’ont pas de chance dans la vie.

– Et alors ?

– Alors, Mon Maître, nous devons avoir de la compassion pour eux. Et dans ce cas, est-ce qu’il n’est pas faux, et surtout raciste, de dire qu’ils nous auraient fait quelque chose de mal ?

– Très bien, Pipo ! Donc il ne s’est rien passé. Un point, c’est tout.

*

Pipo a-t-il encore des choses à apprendre après toutes ces aventures ? C’est ce que vous saurez demain en lisant la suite de Pipo le Pygmée sur Boulevard Voltaire.

15 août 2016

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Dans la fin de ce chapitre et de ce petit conte, deux amis se rencontrent à nouveau. …