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Audio - Editoriaux - Entretiens - Polémiques - 5 juin 2020

Philippe Bilger : « Castaner a commis la gravissime erreur de ne pas poursuivre Camélia Jordana au nom de la police »

Ils étaient plus de 20.000 à manifester, il y a trois jours, pour demander justice pour . Manifestation qui a tourné à l’émeute. Réaction et analyse de l’ancien magistrat Philippe Bilger au micro de Boulevard Voltaire. Selon lui, on donne la part trop belle à ceux qui critiquent les forces de l’ordre.

 

Ils étaient 20 000 il y a trois jours devant le tribunal de grande instance de Paris pour demander justice pour Adama Traoré. S’en est suivie une manifestation sauvage qui a tourné à l’émeute en fin de soirée. Personne ne s’y attendait aussi brutalement après ce confinement, même si ce qui se passe aux États-Unis avec la mort de Georges Floyd aurait dû nous alerter.
Comment l’Exécutif gère-t-il cette crise ?

Je trouve que la réaction de l’État dans la défense de la police et plus généralement le conformisme médiatique font la part trop belle à tous ceux qui critiquent les forces de l’ordre. Je parle aussi bien du journalisme de gauche que de droite. Je parle de la faiblesse de l’argumentation de l’État. Je parle du syndicalisme policier qui est rarement représenté dans les médias par les débatteurs irréprochables, à part des gens comme Yves Lefèvre. Forcément, des pensées iconoclastes dissidentes comme celles d’Éric Zemmour sont contestées, mais presque devenues obligatoires.
Nous avons un État qui a perdu tout sens de l’autorité. Il n’y a plus d’autorité de l’État ou pire que cela, elle est fluctuante ou pire que cela encore, elle intervient lorsque le mal est fait par des tweets de Castaner qui fustige ce qui s’est déroulé et qu’il n’a pas empêché. Cet État est trop faible pour ce qu’il veut avoir de fort et trop peu équilibré pour ce qu’il veut avoir d’équitable.
Prenons un exemple. Castaner va poursuivre les policiers qui ont tenu des propos racistes. En revanche, il a commis la gravissime erreur de ne pas poursuivre Camélia Jordana au nom de la police, lorsqu’elle avait dit qu’un grand nombre de personnes se font massacrer à cause de leur couleur de peau. Je crois que cette abstention est grave de la même manière que le changement de ton absurde qu’il a eu lorsque cette manifestation interdite de 23 000 personnes s’est déroulée à Paris. On a eu l’impression qu’au lieu de blâmer cette manifestation qui s’est tenue en dépit de la prudence sanitaire et malgré l’interdiction, au contraire cela avait infléchi dans le mauvais sens l’attitude du pouvoir. Il y a donc là un problème d’autorité de l’État et c’est extrêmement grave. Pour moi, qui défendais les policiers contre les Gilets Jaunes qui avaient été violents à leur égard, il est clair qu’il y a deux poids deux mesures.

Il y a quatre ans, Adama Traoré mourrait au cours de son interpellation faite par la Gendarmerie nationale. Cela fait quatre ans que l’enquête n’est pas bouclée et qu’expertises et contre-expertises s’enchaînent. Que faut-il penser de ce fait divers qui a provoqué la mort d’Adama Traoré ?

Toute mort est une tragédie. On est dans le domaine des empoignades, des interpellations, de l’action légitime de la Police et de la Gendarmerie. Mais toute mort reste un drame. Pas seulement pour la famille de la « victime », mais aussi pour la société elle-même, car cela révèle un échec irréversible.
Il faut tout de même examiner le point suivant. Lorsque Camélia Jordana, approuvée par une multitude de gens irresponsables, a osé dire que beaucoup de gens avaient peur de la Police, quand ils étaient par exemple frisés, c’est une absurdité qu’on devrait davantage démontrer par les faits.
Je ne crois pas qu’il y ait dans ces tragédies résultantes d’interpellations par la Police ou la Gendarmerie, des mises en cause qui n’aient pas été antérieurement connues, ne fassent l’objet de multiples procédures et ne soient condamnées. C’est une banalité de dire cela, mais on ne le dit pas assez souvent. On laisse croire que la Police s’en prend comme cela, par hasard, comme des coups de dés à de jeunes gens ou des moins jeunes, tout simplement parce qu’ils seraient là.
Si on veut bien admettre l’objectivité de cette appréciation, cela explique beaucoup de choses. Bien sûr, rien ne justifie la mort. Mais j’en ai par-dessus la tête qu’on préjuge les policiers et les gendarmes coupables, alors qu’on est profondément pour Adama Traoré encore dans la recherche de la vérité. C’est cela l’intolérable.
Ces gens-là qui ont déjà été condamnés veulent naturellement échapper à la Police. Même si à l’issue, il y a empoignade et plus tard une mort tragique, on ne peut pas dire qu’ils se sont laissés maîtriser comme des angelots. Je ne dis pas forcément que la Police est totalement innocente dans tous les cas, mais il faut examiner l’amont et le passé. Cela n’est pas récuser le drame de la mort, c’est au contraire, expliquer pourquoi on a exclusivement des problèmes graves avec ces personnalités-là. Tout simplement parce qu’elles sont inscrites dans l’univers judiciaire, connues et déjà condamnées. Naturellement, elles fuient et détestent la Police et la Gendarmerie qui ont la plupart du temps un mal fou à les maîtriser.

Pour autant, il y a bien des moments où la Police en fait trop. Il y a des bavures et des interpellations abusives. Le malaise ne vient pas de nulle part…

Il y a probablement des Arabes ou des Noirs dans les banlieues ou ailleurs qui sont contrôlés de manière abusive. C’est également un scandale et il faudra veiller à y remédier. Pour que l’on retrouve une forme de tranquillité dans les cités, il ne suffit pas de donner des conseils à la Police comme l’a fait récemment Dominique Sopo et de parler comme Omar Sy qui dit que la Police doit protéger la population. Il faut aussi éventuellement que l’on donne à l’ensemble de la communauté nationale des conseils et des invitations à respecter la Police lorsqu’elle est respectable. La seule manière d’instaurer un nouveau climat d’urbanité et de proximité, notamment dans les lieux difficiles, c’est d’exiger de la part de l’institution et de ceux qui s’en prennent à elle en permanence de nouvelles attitudes et de nouvelles pratiques. On ne peut pas simplement tout exiger de la Police et ne jamais comprendre qu’une part des citoyens lui rend impossible l’exercice d’un métier et d’une mission, selon nos critères démocratiques.
À chaque fois qu’on examine médiatiquement ces drames, les médias succombant à une forme de complaisance, on focalise sur le seul moment de l’interpellation et de la violence réelle ou prétendue. On élimine tout ce qui précède et on prend juste l’épisode qui entraîne tout de suite ou plus tard la mort d’un mis en cause. Cela ne permet pas d’analyser avec pertinence et objectivité tout ce qui résulte de l’action policière. Encore une fois, parler de l’amont, du passé et de la fuite ce n’est en aucun cas dire que la mort est légitime, quelles que soient les modalités de la mort.

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