Editoriaux - Justice - Politique - Société - Sport - 27 novembre 2013

Pénaliser la prostitution : la terreur au service de la vertu ?

C’est un fait de la vie courante que, dans les trains ou le métro, certains contrôleurs, impitoyables avec le collégien ou la vieille dame qui ont égaré leur titre de transport, font mine de ne pas voir les voyous à casquette qui posent insolemment leurs pieds sur la banquette. Des policiers qui, sur ordre, ne se risquent pas dans les cités, prendront leur revanche sur le malheureux automobiliste qui, après avoir tourné pendant une demi-heure à la recherche d’une place, a fini par se garer, clignotants allumés, sur un emplacement de livraison. À une autre échelle, les égards que l’on a pour la Chine qui, pourtant, ne témoigne pas d’un respect exagéré pour les droits de l’homme, contrastent avec la sévérité du traitement que l’on réserva à la Serbie et que l’on réserve à la Syrie, en dépit des arguments que l’une faisait valoir et que l’autre avance pour sa défense.

Les auteurs de l’admirable proposition de loi qui prétend lutter contre la prostitution ont également choisi la facilité en proposant de pénaliser les clients au beau prétexte que ceux-ci alimentent une activité que leur morale réprouve. C’est aussi intelligent que si l’on décidait de mettre à l’amende les adeptes des drogues douces ou dures plutôt que de pourchasser les dealers et les grands trafiquants. C’est l’amorce d’une politique aussi hypocrite que celle qui est pratiquée depuis quelques années en matière de tabagisme. On se paie sur les fumeurs en augmentant le prix des cigarettes, ce dont les fabricants de mort se sont jusqu’à présent fort bien accommodés. L’instauration d’une amende de 1.500 euros (et 3.000 en cas de récidive) pour les amateurs d’amours vénales, à supposer qu’elle soit applicable et appliquée, n’aurait pour effet que de ne plus mettre la pipe à la portée de toutes les bourses. Il est d’ailleurs parfaitement contradictoire d’abolir le délit de racolage – donc de favoriser l’offre – et de sanctionner le client – donc de pénaliser la demande.

Certes, il est exact que sans clients il n’y aurait pas de prostitué(e)s. Mais il n’est pas moins vrai que sans prostitué(e)s, il n’y aurait pas de clients. Étrange logique, ou plutôt étrange contradiction. On fait preuve d’une tolérance accrue pour les « travailleurs du sexe », tout en cherchant à les mettre dans l’impossibilité de gagner leur vie comme ils l’entendent. Comprenne qui pourra. Et explique qui le pourra au nom de quelle conception de la société, de la morale et des droits de l’individu, Mme Maud Olivier, alias Big Mother, et M. Guy Geoffroy, alias Big Father, se permettent de s’immiscer dans des tractations d’ordre intime librement consenties entre adultes consentants et avertis, et qui n’engendrent ni désordre public ni conflits ni délits. À moins évidemment que ces deux honorables parlementaires, plus rigoureux que Savonarole, Khomeini et la reine Victoria réunis, considèrent qu’il est criminel de procurer, contre rémunération, du plaisir à ceux qui en sont demandeurs. Dans cette hypothèse, il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin, et les prochaines cibles des législateurs doivent être l’alcool, le jeu, le spectacle, la lecture et autres vices encore impunis.

Mais, nous dit-on, l’immense majorité des prostitué(e)s sont des victimes et des esclaves. À supposer que ce soit vrai, s’agissant d’une activité dont les motivations, l’exercice, la définition, l’importance statistique et les recettes sont mal connus, si et quand les prostitué(e)s sont des victimes, il faut donc s’en prendre avec une autre vigueur et une autre efficacité qu’aujourd’hui aux proxénètes, aux macs, aux souteneurs et aux réseaux de traite qui prolifèrent et prospèrent sous le regard paterne de la police et de la justice. Mais sans doute est-ce plus difficile que de pondre une loi mal ficelée qui ne clora évidemment pas ce que Libération qualifiait hier matin de « plus vieux débat du monde ».

Ô Vertu, que de sottises on commet en ton nom !

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