Cinéma - Culture - Discours - Editoriaux - Histoire - Musique - Politique - 31 octobre 2015

Patries, un discours lucide sur la banlieue

Figure atypique du cinéma hexagonal, Cheyenne Carron ne démérite en rien. Devant un Centre national du cinéma (CNC) qui, continuellement, lui refuse les subventions pour raisons politiques, la jeune réalisatrice parvient malgré tout à monter ses projets sans jamais rien concéder sur le fond. Il en fut ainsi avec L’Apôtre, dont l’intrigue relatait l’histoire d’un apostat musulman en passe de conversion au christianisme. Hélas, suite aux attentats de Charlie Hebdo, le film fut retiré de plusieurs cinémas, de crainte que celui-ci ne fût perçu comme une « provocation » auprès des musulmans de France. Et cela, au moment même où le film autobiographique d’Abd al Malik sur sa conversion à l’islam, Qu’Allah bénisse la France, était projeté un peu partout sur le territoire…

Avec Patries, sorti ce mois-ci en DVD, Cheyenne Carron raconte les destins croisés de Sébastien, petit Blanc récemment installé en banlieue faisant l’expérience de la minorité ethnique, et de Pierre, son nouveau copain noir en pleine crise identitaire malgré une famille bien ancrée dans la culture française. Si le premier subit brimades et menaces, le second ressent en lui l’appel du Cameroun dans un besoin d’enracinement et de retour aux sources.

Car contrairement à ce qu’on a pu lire un peu partout, Patries n’est pas simplement « un film sur le racisme anti-blanc », c’est avant tout un film sur le besoin de repères. En cela, le personnage principal du récit n’est pas tant Sébastien – dont seule une poignée de bobos métropolitains n’ayant jamais mis les pieds en banlieue peuvent méconnaître la réalité et les préoccupations – que son camarade Pierre, incarné par un Jackee Toto plein de verve et de charisme, sur qui cristallisent les interrogations du spectateur. Issus de milieux différents, ce sont deux destins non moins différents qui attendent Pierre et Sébastien. Après tout, comme le dit le premier au second, « on aura essayé »

Le constat d’échec, d’une amertume rare, aura de quoi faire grincer des dents les tenants du « vivre ensemble » et autres journalistes militants à l’humanisme éventé, parmi lesquels les critiques de Studio Ciné Live, Critikat et les Cahiers du Cinéma qui – de leur paternalisme bienveillant et embarrassé – pointent la « maladresse » ou la « tournure un peu douteuse » du film. Cheyenne Carron, elle, soupire, le dit sans ambages mais avec délicatesse et lucidité : « Ceux qui n’ont pas envie de servir la France, on doit leur donner les moyens de la quitter. »

En fin de compte, la réalisatrice livre un film original sur la banlieue, honnête et élégant, qui – dans sa volonté d’éviter l’image-choc et la violence complaisante – en vient presque à édulcorer la réalité des choses et le climat délétère qui règne dans certains quartiers. On relèvera ainsi, par moments, un manque de rigueur dans la représentation sociologique des cités et l’absence frappante de tout un pan de la « culture banlieue », à savoir les accents, la gestuelle, les modes vestimentaires ou encore la musique. C’est pourtant oublier que l’immixtion de la culture américaine dans les modes de vie constitue justement la pierre angulaire de la crise identitaire que vit l’Europe ! Car en désolidarisant les « Français de souche » de leur culture d’origine, et en se donnant pour seul modèle d’occidentalisation aux populations issues de l’immigration (notamment subsaharienne), la culture américaine ne fait en définitive que creuser l’écart entre les peuples. Peut-être manquait-il une réflexion à ce propos dans le film de Cheyenne Carron, car c’est là que se situe sa principale faiblesse.

Pour autant, Patries demeure un film courageux et suffisamment solide pour remporter l’adhésion du spectateur.

4 étoiles sur 5.

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